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Les écritures anciennes de la Méditerranée

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Rhétique

- Ve-Ier siècle av. J.-C.

par: Simona Marchesini (traduit par Nicole Maroger)


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Plaque en bronze inscrite provenant de l’aire sacrée de Demlfeld, à proximité d’Ampass (Innsbruck-A).


Le terme “rhétique” désigne la langue et l’alphabet attestés durant le second âge du fer (Ve-Ier siècle av. J.-C.) dans la zone alpine et pré-alpine orientale de l’Italie du Nord. Il s’agit plus exactement d’un ensemble d’inscriptions réalisées sur environ 230 objets, pour un total de près de 280 textes. Un grand nombre d’inscriptions (plus ou moins 20% de leur total) est constituée de signes et de chiffres. L’extension géographique des inscriptions rhétiques couvre une aire comprenant le Trentin, le Tyrol méridional et septentrional, la basse vallée de l’Engladine et une partie de la Vénétie septentrionale/occidentale. Les centres où cette langue est le plus répandu sont Sanzeno, Cles (dans la vallée de Non) et Pergine Valsugana dans le Trentin, Magrè près de Vicence et San Giorgio de Valpolicella près de Vérone en Vénétie, Sluderno, Settequerce et San Lorenzo di Sebato dans le Haut-Adige. En Autriche, un certain nombre d’inscriptions proviennent des environs d’Innsbruck (Demlfeld, Steinberg am Rofan). L’aire de diffusion de la culture écrite s’adapte parfaitement à la définition archéologique de la culture de Fritzens-Sanzeno d’un côté et de Magrè de l’autre.

La plus grande partie des inscriptions rhétiques consiste en quelques lettres, disposées parfois sur deux à trois lignes. Les inscriptions présentant le plus grand nombre de signes sont celles de la Situle de Cembra, avec 50 lettres, ou de la statuette en bronze en forme de poisson provenant de Sanzeno, avec 25 lettres; la majorité des textes sont presque tous incomplets et de lecture difficile. En raison de la scriptio continua adoptée par l’épigraphie rhétique, isoler les mots et, par conséquent, reconstituer les unités lexématiques est souvent une tâche ardue. De plus, de nombreux mots n’apparaissant qu’une seule fois, il est souvent impossible de leur attribuer avec une certitude absolue une catégorie linguistique ou une classe lexicale d’appartenance. Il s’agit très souvent de noms propres pour lesquels au contraire les désinences morphologiques ont été isolées.

Aujourd’hui, grâce à des enquêtes linguistiques récentes, nous savons aussi que la langue des inscriptions rhétiques n’appartient pas à la famille indo-européenne mais constitue, avec l’étrusque et la langue des inscriptions de Lemnos, un groupe linguistique séparé appelé “tyrrhénien commun”.


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Chronologie

La chronologie des inscriptions rhétiques couvre un arc de temps d’environ cinq siècles, du milieu du VIe siècle jusqu’à la romanisation (Ier siècle av. J.-C.), et coïncide en gros à la période appelée “deuxième âge du fer”.

À l’intérieur de cette phase, toute tentative d’une ultérieure définition chronologique a été jusqu’à ce jour particulièrement malaisée vu les difficultés liées à la nature des contextes archéologiques et des supports ainsi qu’à la situation relative aux documents. On sait en effet que la région alpine correspondant au territoire rhétique présente de rares exemples de nécropoles qui, habituellement, offrent des repères chronologiques fiables. Il en va de même pour les lieux de culte, les "Brandopferplaetze", des lieux sacrés en plein air qui réutilisent des matériaux d’époques plus anciennes pour le déroulement des actes rituels, lesquels permettent une définition chronologique uniquement pour les grandes périodes correspondant à celles où le sanctuaire a été fréquenté.

Récemment, en réexaminant toutes les inscriptions rhétiques à l’occasion du projet Monumenta Linguae Raeticae et en redéfinissant les types alphabétiques y figurant, on est parvenu à réaliser des séries épigraphiques avec une division en phases et, pour chacune d’elles, la chronologie de tous les textes. L’étape suivante consistera à dater chacune des phases grâce à la présence en leur sein d’un certain nombre d’éléments plus facilement datables. Le travail est actuellement en cours mais bientôt (d’ici fin 2014) en seront communiqués les résultats qui consisteront en une nouvelle proposition chronologique de toutes les inscriptions rhétiques.


Modèles alphabétiques

Dès les premières publications des inscriptions rhétiques par T. Mommsen (1850), C. Pauli (1885) et J. Whatmough (PID, 1933), on avait compris que l’alphabet utilisé dans cette région était très semblable à l’alphabet étrusque (“nord-étrusque”). La matrice étrusque se retrouve en effet dans de nombreux signes mais, comme cela arrive dans d’autres alphabets des langues de dérivation étrusque de l’Italie ancienne, le développement autonome de la pratique épigraphique locale laisse apparaître des opérations de modification, de suppression et d’ajout de nouveaux graphèmes. Parmi ces derniers, on observe des particularités, comme le zède de type vénétique avec une fonction de /z/, ou le signe en forme d’échelle (cf. tableau des alphabets) ou encore le signe en forme de flèche ascendante, présent aussi chez son voisin l’alphabet camunien. La distribution de ces signes apparaît localisée à l’échelle régionale, étant donné que le signe en forme d’échelle est présent surtout à Magrè (Vicence), alors que celui en forme d’une flèche l’est surtout à Sanzeno (Trente). Ces particularités, de même que les variantes graphématiques de certains types alphabétiques, permettent de distinguer en général deux sous-aires ou districts alphabétiques, celui de Sanzeno/Fritzens et celui de Magrè.

Il faut sans aucun doute observer que le choix des graphèmes en milieu rhétique reflette des besoins phonologiques analogues à ceux de la langue étrusque. En effet, c’est justement à cause des caractéristiques phonologiques structurelles des deux langues que sont utilisés en étrusque comme en rhétique deux graphèmes distincts pour deux types différents de sifflantes (ou spirantes), à savoir le sigma à trois branches et le san ou tṣade.


Catégories de textes

Les inscriptions rhétiques contiennent en majorité des noms de personne, tout au moins dans les cas où il est possible de repérer des caractéristiques onomastiques spécifiques comme la terminaison -nu pour les noms ajoutés masculins (avec une fonction vraisemblablement patronymique) et -na pour les noms féminins.

En revanche, en ce qui concerne la destination et l’intention communicative des inscriptions qui aident le plus souvent le chercheur à identifier la catégorie d’un texte, on a des certitudes seulement dans quelques cas.

Parmi ceux-ci figurent par exemple les inscriptions dans lesquelles apparaît le nom verbal “upiku”, peut-être du point de vue sémantique identique à l’étrusque “aliqu”, “mulu”, ce qui laisse deviner l’objectif dédicatoire du texte, confirmé également par les cas du datif pour le dédicataire et de l’ablatif pour le dédicant. Le fait que certaines de ces inscriptions proviennent de contextes sacrés permet de supposer qu’il s’agit de dédicaces faites dans un but religieux.

On a de nombreux signes/chiffres gravés, même comme textes isolés, sur différentes catégories d’objets, par exemple des ustensiles, des vases ou des armes. Les sigles, parfois composites, constitués de lettres liées entre elles et de signes diacritiqués (altérés par l’ajout de petits signes en position apicale ou de tirets), renvoient probablement ou à la production des objets, comme des “marques de fabrique” en quelque sorte, ou à des calculs ou comptes inhérents à la production elle-même.

Une autre catégorie observée est celle correspondant à des textes magiques et religieux en contexte privé. En effet, dans plusieurs secteurs autrefois habités, ont été retrouvés des séries d’astragales ou d’os d’animaux, portant des sigles ou de courtes inscriptions. Les premiers étaient utilisés probablement dans la pratique divinatoire de l’astragalomantie, tandis que les seconds étaient souvent interprétés comme sortes.

Dans d’autres nombreux cas de mots isolés, il peut s’agir de noms communs indiquant l’appartenance de l’objet à la personne qui l’a possédé durant sa vie.


Ductus et divisio verborum

L’écriture rhétique est sinistroverse et continue. Il existe des cas (plusieurs dizaines) d’inscriptions écrites, surtout dans la phase la plus récente de l’épigraphie rhétique, présentant une direction dextroverse. Certaines lettres, écrites renversées dans certains textes, rendent parfois difficile l’identification du ductus surtout lorsqu’il s’agit de sigles ou de textes de quelques lettres seulement.

Le rhétique présente parfois une ponctuation interverbale, rarement utilisée (on compte une vingtaine de cas) et réalisée soit au moyen de deux ou trois points alignés verticalement soit, plus rarement, d’un seul point ou d’un tiret.