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Les écritures anciennes de la Méditerranée

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Lycien

- Ve-IVe siècle av. J.-C.)

par: Giulia Torri (traduit par Nicole Maroger)


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L’écriture lycienne est une écriture alphabétique composée de 23 signes pour les sons consonnantiques et de 6 signes pour les sons vocaliques. Deux de ces derniers sont des nasales (généralement transcrits A et E). Les inscriptions sont tracées de gauche à droite.

Les témoignages datent pour la plupart du Ve et du IVe siècle av. J.-C.

Cette écriture consiste en un alphabet présentant une forte ressemblance avec l’alphabet grec dont elle pourrait dériver (selon certains savants à travers une influence directe de l’alphabet de Rhodes). Le tableau des signes montre que de nombreux signes ont été empruntés à l’écriture grecque pour être ensuite modifiés. On observe également des signes de l’alphabet grec librement utilisés pour rendre des sons propres à la langue lycienne. Parmi ces derniers, les symboles les plus significatifs sont transcrits ẽ, ñ, m̃, ã.

Les mots sont séparés entre eux au moyen de deux signes verticaux, caractère qui ne semble pas attesté dans les inscriptions les plus archaïques.

Encore aujourd’hui, il s’avère difficile de dresser une chronologie des inscriptions et, par suite, d’observer une évolution possible à l’intérieur de ce système d’écriture. On relève en effet l’homogénéité des signes qui ne présentent pas de variations particulières, susceptibles d’être rattachés à une aire géographique précise ou à une période spécifique. Les seules exceptions sont les voyelles nasales qui présentent en revanche de multiples variantes. Un chercheur français, E. Laroche, a tenté une reconstruction de l’évolution chronologique de ce système d’écriture, présentée en 1979 dans une étude détaillée de l’inscription de Letoon. Laroche dresse une liste des inscriptions pouvant être datées en fonction de leur contenu historique et s’efforce de repérer à l’intérieur de ces textes des variations de l’écriture suceptibles d’indiquer une évolution, appliquant ainsi le système d’analyse paléographique des textes utilisé pour l’étude du système cunéiforme anatolien du IIe millénaire.

 


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Usage de l’écriture

Au XIXe siècle, un grand nombre des inscriptions connues aujourd’hui avaient déjà été découvertes et enregistrées par de nombreux voyageurs. Bien que ce matériel ne fût pas alors recueilli de façon systématique, ces inscriptions constituaient la première trace de la diffusion de la civilisation lycienne et, en même temps, des témoignages de sa découverte. La principale édition des inscriptions lyciennes est celle d’Ernst Kalinka et Rudolf Heberdey, Tituli Lyciae lingua lycia conscripti, en 1901. Bien évidemment, d’autres inscriptions ont été découvertes et étudiées au cours du XXe et du XXIe siècle.

C’est la Lycie qui a transmis le plus grand nombre d’inscriptions multilingues du Moyen-Orient ancien. De nombreuses inscriptions, en lycien et en grec en particulier, nous sont parvenues, utilisées essentiellement comme inscriptions dédicatoires sur des monuments funéraires et datables du Ve et du IVe siècle av. J.-C. On en trouve environ 150, inscrites sur le rocher du tombeau, qui renferment surtout des instructions pour la sépulture. Certaines sont parfaitement bilingues. Dans d’autres cas, la seconde langue, le grec, semble être une interprétation libre du texte lycien. Le texte grec suit immédiatement le texte lycien sans interruption, à tel point qu’il est parfois difficile de distinguer où finit l’inscription en langue lycienne et où commence l’inscription en grec, la difficulté étant accrue par la ressemblance des deux écritures. Ces inscriptions sont produites par l’élite culturelle lycienne et l’inscription en lycien doit, bien évidemment, être considérée comme la partie la plus importante du monument.

La "Bilingue de Xanthe" est fondamentale pour le déchiffrement du lycien. Il s’agit d’un pilier inscrit, érigé sur l’agora de Xanthe. Ce pilier mesure 4 m de hauteur et porte une inscription sur chacun de ses côtés, il est surmonté d’une chambre funéraire au-dessus de laquelle se trouvait peut-être la statue du souverain lycien à qui l’inscription est dédiée. Le texte lycien compte 138 lignes auxquelles font suite un épigramme grec et une inscription en lycien b (non encore déchiffré) de 105 lignes. Des études sur la façon dont étaient disposés les textes sur le pilier ont montré que les trois textes avaient été gravés à la suite l’un de l’autre, manifestant par là une idée unitaire de la composition.

La première édition du texte, due à Ch. Fellows, remonte à 1843 ("On an Inscribed Monument of Xanthus", Transactions of the Royal Society of Literature II, ser. I, 1843, 254 sg.).

Un autre texte fondamental pour la compréhension du lycien est l’inscription trilingue de Letoon, localité sacrée à proximité de Xanthe. Cette inscription, qui parle de l’institution du culte de deux divinités, le “roi de Kaunos” et Arkesimas, est écrite en trois langues, lycien, grec et araméen. L’inscription, qui remonte au IVe siècle av. J.-C., est une dédicace au satrape Pixodaros qui vécut à l’époque d’Arses, roi de Perse, successeur d’Artaserse III.

On conserve de nombreux graffitis en lycien sur des matériaux tels que la céramique, la roche et des objets en métal. Bien que brefs, certains sont particilièrement importants pour la datation de l’écriture et pour déterminer son aire de diffusion. La plupart de ces graffitis ont été découverts au XXe siècle et publiés par Neumann. Deux d’entre eux en particulier, N300a et N300b, pourraient remonter respectivement au VIe et au VIIe siècle av. J.-C., représentant ainsi les attestations les plus anciennes de cette écriture. Cependant quelques doutes demeurent, liés essentiellement à leur provenance qui est l’île de Rhodes.

 


Origine de l’écriture

L’écriture lycienne dérive de toute évidence du grec. Plusieurs savants ont proposé une dérivation à partir du groupe des alphabets rouges en raison de la forme de l’une des consonnes vélaires lyciennes k ou χ analogue au signe qui, dans ces alphabets, équivaut à chi et non à psi comme c’est au contraire le cas dans les alphabets bleus. On pense que la proximité de Rhodes a pu favoriser le passage vers l’Anatolie de l’alphabet grec adopté et modifié par les différentes populations du territoire anatolien, parmi lesquelles les Lyciens.

Le lycien présente toute une série de signes dont la forme aussi bien que la valeur sont analogues à celles des signes grecs correspondants, ce qui équivaut dans les faits à la nécessité d’élaborer un signe pour chaque son de la langue. Outre les emprunts faits au grec, le lycien développe une série de signes afin de rendre des sons qui lui sont propres, comme les voyelles nasales (ã et ẽ), les sonnantes (m̃ et ñ) et pour certains sons consonnantiques au déchiffrement incertain. Dans ce cas, il y a de nombreux signes empruntés au grec auxquels une valeur nouvelle est attribuée et, enfin, des signes qui semblent être des créations de la population lycienne. Selon le spécialiste O. Carruba, les “nouveaux” signes du lycien ne sont pas créées sous une forme originale mais empruntés à d’autres systèmes d’écriture alors existants, tels que le lydien et le carien, dont il adopte des signes de dérivation non alphabétique.

Si on le compare avec les autres écritures de l’Anatolie du Ier millénaire, le lydien, le phrygien et le carien, le lycien semble plus récent et surtout présente un nombre très limité de variantes graphiques. Dans ce cas, on peut supposer qu’une seule école de scribes existait sur tout le territoire, contrairement au carien dont l’écriture semble varier profondément d’une ville à l’autre.