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Les écritures anciennes de la Méditerranée

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Luvien hiéroglyphique

- env. 1300 - 600 av. J. – C.

par: Giulia Torri (traduit par Nicole Maroger)


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Le «hiéroglyphique» anatolien, ou «hiéroglyphique» luvien, est un type d’écriture attesté en Anatolie et en Syrie entre le XIVe et le VIIe siècle av. J.-C. Au cours de la dernière phase de l’Âge du Bronze final, il a été utilisé par les Hittites et par d’autres habitants de l’Anatolie dans la glyptique et dans les inscriptions monumentales. Après la fin de la domination hittite, à l’Âge du Fer (IXe-VIIe siècle av. J.-C.), l’écriture hiéroglyphique a continué à être utilisée dans les états néo-hittites dans le sud de l’Anatolie et dans la Syrie septentrionale. Chaque mot était tracé sous forme de combinaisons de signes verticaux disposés sur des lignes horizontales. Sur la surface destinée à recevoir l’écriture, ces dernières étaient à leur tour organisées de manière boustrophédique.

L’écriture hiéroglyphique luvienne utilise les classes de signes suivantes (tout comme le système cunéiforme) :

-les logogrammes qui expriment un mot par un seul et unique signe et sont par convention translittérés en caractères majuscules en utilisant des termes latins (par ex. : ANNUS, CAELUM, MAGNUS, TONITRUS, etc.). Cela est dû au fait que l’on connaît le terme équivalent en langue luvienne d’un très petit nombre de signes logographiques.

-les syllabogrammes, caractères de type syllabique utilisés pour leur valeur phonétique dans la composition de certains mots. Les syllabogrammes du “hiéroglyphique” sont constitués de simples voyelles (V) ou de combinaisons de type consonne-voyelle (CV). On signale de rares exemples de combinaisons consonne-voyelle-consonne-voyelle (CVCV).

-les déterminants, des logogrammes qui servent, comme dans le système d’écriture cunéiforme, à déterminer le champ sémantique d’appartenance des mots.

À l’heure actuelle, l’origine et les parentés possibles de ce genre d’écriture sont inconnues. David Hawkins a suggéré un lien avec les systèmes d’écriture du monde égéen et en particulier avec le “hiéroglyphique” crétois qui semble avoir eu un développement typologique parallèle au “hiéroglyphique” anatolien (Melchert 2003, 168). Cependant, en l’absence de preuves sûres, on peut seulement affirmer que ce dernier a été une création des populations de langue luvienne de l’Âge du Bronze final.


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Déchiffrement de l’écriture

Déjà au XIXe siècle, de nombreuses inscriptions sur pierre qu’en 1876 Archibald Sayce, assyrologue et archéologue anglais, avait définies « hittites » et dont nous savons aujourd’hui qu’elles sont sans aucun doute en langue luvienne, avaient été découvertes dans la zone syro-anatolienne. D’importants progrès pour le déchiffrement de l’écriture hiéroglyphique de l’Anatolie ont été accomplis dans les années trente par les chercheurs Ignace J. Gelb, Emil Forrer, Helmut Bossert, Bedrich Hroznỳ et Piero Meriggi. Ces derniers parvinrent aussi bien à identifier de nombreux logogrammes, dont la lecture en langue luvienne demeurait cependant en grande partie encore inconnue, qu’à proposer la valeur phonétique de nombreux syllabogrammes.
La découverte en 1946 de l’inscription bilingue de Karatepe s’avéra décisive. Il s’agit d’une longue inscription en luvien et en phénicien à travers laquelle il a été possible de confirmer les propositions de lecture de nombreux signes et d’élargir la connaissance du vocabulaire à travers la comparaison avec la version phénicienne. Outre cette inscription, la lecture des sceaux digraphiques d’Ougarit apporta de nouveaux éléments.
Grâce à ces progrès, Emmanuel Laroche a publié en 1960 une oeuvre fondamentale, Les hiéroglyphes hittites suivi en 1962 de P. Meriggi qui publia son Hieroglyphisch-hethitisches Glossar (1962) ainsi que le Manuale di Eteo geroglifico (1966, 1967, 1975). Dans cet ouvrage, Meriggi a présenté tous les textes connus à l’époque sous forme de copie, de translittération et accompagnés d’une traduction. C’est seulement à partir des années soixante-dix que la découverte et l’interprétation correcte de nouveaux documents par David Hawkins et Anna Morpurgo Davies a rendu possible l’identification de la langue des inscriptions en hiéroglyphique qui s’est révélée en substance analogue à la langue luvienne exprimée dans les textes en cunéiforme. Les inscriptions de l’Âge du Fer ont été publiées à nouveau par David Hawkins, Corpus of Hieroglyphic Luwian Inscriptions, Volume. I: Inscriptions of the Iron Ages (2000).


Chronologie et diffusion des inscriptions

Epoque impériale hittite (XIVe-XIIe siècle av. J.-C.)

Les témoignages les plus anciens de «hiéroglyphique» anatolien se trouvent dans les bulles des sceaux qui portent les noms et les titres des fonctionnaires de l’administration hittite et des membres mêmes de la famille royale. Les sceaux des souverains étaient en général digraphiques, c’est-à-dire qu’ils présentaient une inscription en cunéiforme sur l’anneau extérieur et des symboles hiéroglyphiques dans la partie centrale.
L’inscription rupestre la plus ancienne qui nous soit connue est celle de Muwatalli II (XIIIe siècle) retrouvée en Turquie méridionale près de Sirkeli. La représentation du couple régnant Hattušili III et Puduhepa (moitié du XIIIe siècle), retrouvée près de Fraktin (Turquie), est postérieure de peu. Dans ce dernier cas, il s’agit de bas reliefs avec les noms des souverains accompagnés de quelques épithètes. Par contre, l’inscription avec la dédicace de la construction d’un temple pour les dieux Hepat et Scaron;arruma de la part de Talmi-Šarruma, roi d’Alep et cousin d’Hattušili III, retrouvée à Alep en Syrie, est plus complexe.
Toutefois, la majorité des inscriptions de l’époque hittite se situe au cours des règnes des deux derniers souverains connus à travers la documentation d'Hattuša, Tuthaliya IV et Šuppiluliuma II. Il s’agit d’inscriptions dédicatoires souvent accompagnées de la description d’entreprises militaires.
Parmi les documents les plus importants remontant à la période de Tuthaliya IV on rappellera les inscriptions des autels de Emirgazi et l’inscription de Yalburt dans le sud de l’Anatolie. En outre des stèles et des bas reliefs rupestres portant le nom du souverain en luvien hiéroglyphique ont été retrouvées à Hattuša.
L’inscription retrouvée à Hattuša dans la zone dénommée Südburg, dans la chambre 2 du monument, un lieu de culte dans lequel est conservée une image du souverain (ou de son ancêtre Šuppiluliuma I) accompagnée d’une inscription rendant compte d’une campagne militaire dans le sud de l’Anatolie, remonte à Šuppiluliuma II. Toujours à Hattuša, a été retrouvée l’inscription de Nişantas. Celle-ci, malheureusement très endommagée, narre la conquête de l’île de Chypre et a peut-être son pendant dans un texte cunéiforme, KBo 12.38, qui contenait la version en écriture cunéiforme des gestes de Tuthaliya IV et de son successeur Šuppiluliuma.
Il y a également d’autres brèves inscriptions attribuables à des souverains d’autres états anatoliens : on a retrouvé dans l’Anatolie occidentale le bas relief du roi Tarkašnawa de Mira-Kuwaliya près de Karabel et dans l’Anatolie méridionale, près de Hatip, le bas relief de Kurunta, roi de Tarhuntašša.
Il faut enfin mentionner l’inscription hiéroglyphique sur la coupe en argent qui se trouve actuellement au musée d’Ankara. Cette coupe porte une dédicace qui mentionne un roi répondant au nom de Tuthaliya. Parmi les spécialistes les avis sont partagés. Pour certains il pourrait s’agir du souverain Tuthaliya II, qui a vécu au XIVe siècle, et dans ce cas on serait en présence de la plus ancienne inscription en hiéroglyphique, tandis que pour d’autres il s’agirait de Tuthaliya IV (XIIIe siècle).

Le corpus d’inscriptions du Ier millénaire av. J.-C.


Au début du XIIe siècle, les archives d’Hattuša cessèrent d’exister. C’est ainsi que l’on perd les traces de la dynastie régnante. On ignore toujours quelles causes précisément ont déterminé la fin de l’empire hittite. Après une phase de transition à laquelle appartiennent les inscriptions du souverain Hartapu, vraisemblablement un descendant de la dynastie de Turhuntašša (Kurunta) sur les bas reliefs du KaradaÄŸ et du KizildaÄŸ (XIe siècle av. J.-C.), nous trouvons une utilisation largement répandue du «hiéroglyphique» anatolien dans les états appelés néo-hittites qui étaient de petites formations étatiques au sud de l’Anatolie et de la Syrie. Les inscriptions sont généralement de type dédicatoire et sont sculptées sur les orthostats des palais et des portes urbaines ou sur des stèles.
Dans ce nouveau contexte historique s’affirma en particulier la ville-état de Karkemiš, qui à l’époque précédente avait été le centre de l’administration hittite en Syrie. Gouvernée par un membre de la maison royale hittite, elle a maintenu cette continuité dynastique même pendant le Ier millénaire. Ici on trouve les inscriptions des deux lignes dynastiques régnantes, la maison de Suhi (Xe siècle av. J.-C.) et ensuite la maison d’Astiruwa (IX-VIIIe siècle av. J.-C.). En Syrie, des inscriptions ont été retrouvées aussi à Alep (Halpa), Tell Ahmar (Masuwari), MaraÅŸ (Gurgum), Amuq (Patina), Hama (Hamath). En Anatolie, on trouve des inscriptions provenant de la Cilicie et en particulier de Karatepe (bilingue luvien-phénicien), de Malatya (Malizi) et du Tabal (dans le sud de l’Anatolie) dont les souverains se déclarent les descendants d’Hartapu. Des lettres écrites en luvien hiéroglyphique ont été retrouvées à Assour sur des bandes de plomb. Elles font partie d’une correspondance échangée vraisemblablement avec la ville de Karkemiš.