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Les écritures anciennes de la Méditerranée

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Chypro-syllabique

- (XIe – IIe siècle avant J.–C.)

par: Anna Cannavò (traduit par Nicole Maroger)


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Le chypro-syllabique est, comme l’indique son nom, un système d’écriture à caractère syllabique attesté à Chypre entre la seconde moitié du XIe siècle avant J.-C.(obelos de Opheltes, ICS 18g) et la fin du IIe siècle avant J.-C. Il est formé d’un maximum de 56 signes, avec des variantes locales plus ou moins significatives tant dans la forme des signes eux-mêmes que dans la chronologie et dans la structure du répertoire; presque tous les signes, à l’exception de ye (présent seulement dans la dernière variante paphique) sont attestés dans la version la plus courante du syllabaire, appelé “syllabaire commun”.
D’habitude, les textes en syllabaire commun sont écrits de droite à gauche et leur aire de diffusion est plutôt vaste: on les trouve dans toute l’île, sauf au sud-ouest, dans la région de Paphos, qui possède son propre répertoire de signes particulier, dit justement “syllabaire paphique”. Ce dernier, à la différence du syllabaire commun, est souvent employé dans des textes écrits de gauche à droite et il est caractérisé par sa propre chronologie interne: on parle en effet de “syllabaire paphique antique”, comme en témoignent essentiellement des textes du VIe siècle avant J.-C. et de “syllabaire paphique récent”, avec des documents surtout du IVe siècle avant J.-C.
Deux langues s’exprimaient à travers l’écriture chypro-syllabique:
- le grec, sous la forme du dialecte arcado-chypriote, introduit à Chypre à la suite de l’hellénisation de l’île au XIIe siècle avant J.-C. par des populations de Mycènes;
- une langue locale, appelée d’ordinaire “étéochypriote”, probablement pré-grecque, qui, bien que lisible (les inscriptions étéochypriotes sont rédigées en syllabaire commun et les valeurs phonétiques sont les mêmes que dans les inscriptions exprimant du grec) n’est cependant toujours pas déchiffrée. Dans tous les cas, le corpus d’inscriptions étéochypriotes est limité, d’une part numériquement (pas plus d’une quinzaine de textes), d’autre part géographiquement (presque tous les textes proviennent de la région d’Amathonte), enfin chronologiquement (il s’agit presque uniquement de textes du IVe siècle avant J.-C.).
À partir du VIe siècle avant J.-C. (d’après notre documentation actuelle) apparaît à Chypre l’écriture alphabétique grecque, exprimant uniquement le grec (jamais l’étéochypriote), utilisée sporadiquement jusqu’à l’apogée de l’âge classique. L’usage du syllabaire commence à décroître à partir de la seconde moitié du IVe siècle avant J.-C., pour disparaître tout à fait à la fin du IIIe siècle. On connaît plusieurs inscriptions digraphiques (rédigées en grec aussi bien en écriture chypro-syllabique qu’alphabétique) ainsi qu’une importante inscription bilingue digraphique (ICS 196: rédigée en étéochypriote dans une écriture syllabique et en grec dans une écriture alphabétique).
Les textes conservés offrent plusieurs typologies, avec une nette prépondérence d’inscriptions votives et funéraires; par ailleurs, parmi les textes (relativement peu nombreux) à caractère public, on compte certaines inscriptions chypriotes parmi les plus importantes et les plus connues, telle l’inscription bilingue, déjà évoquée, d’Amathonte (ICS 196: env. 310 avant J.-C.) ou encore la tablette d’Idalion (ICS 217: env. 478-470 avant J.- C.). Dans leur grande majorité les textes jusqu’ici connus sont gravés sur pierre; d’autres, peints ou sous forme de graffitis sur de la céramique sont également fréquents tandis que les textes gravés sur un support métallique (comme la tablette d’Idalion déjà citée) sont infiniment plus rares.
Le déchiffrement de l’écriture chypro-syllabique ne peut être attribué à un seul savant. Il a été l’objet d’un certain nombre de tentatives, quelques unes particulièrement géniales, tout d’abord de la part de chercheurs de différentes disciplines, seulement par la suite de la part de philologues et de spécialistes en langue grecque. À partir de l’inscription bilingue en phénicien-chypriote d’Idalion (dédicace à Reshef Mikal – Apollon Amyklos: ICS 220, début du IVe siècle avant J.-C.), l’assyriologue George Smith effectua en 1871 une première tentative de lecture, développée et perfectionnée ensuite à partir également de la tablette d’Idalion par l’égyptologue Samuel Birch (1872), par le numismate J. Brandis (1873), par les philologues Moriz Schmidt, Wilhelm Deeke, Justus Siegismund (1874), par le dialectologue H. L. Ahrens (1876).
L’origine égéenne du syllabaire chypriote est reconnue à partir de la fin du XIXe siècle, suite aux études d’Arthur Evans (1894 et suiv.) qui identifient, en particulier, l’origine en définitive minoenne du syllabaire en usage à Chypre durant l’âge du bronze, connu comme syllabaire chypro-minoen et ancêtre direct de l’écriture chypro-syllabique de l’âge du fer. Après plus d’un siècle d’études la ligne de descendance qui apparente la Linéaire A, la Linéaire B, le chypro-minoen et le chypro-syllabique n’a pas encore été définie dans le détail, en raison des lacunes qui persistent dans nos connaissances, au premier rang desquelles l’absence du déchiffrement de la Linéaire A et du chypro-minoen.

Note: le sigle ICS renvoie au corpus d’inscriptions chypro-syllabiques d’OLIVIER MASSON, Les Inscriptions Chypriotes Syllabiques, Paris: Éditions E. De Boccard, 1983 (seconde édition).


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