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Les écritures anciennes de la Méditerranée

Guide critique des ressources électroniques

Vénétique

- VIe siècle av. J.-C – Ier siècle av. J.-C.

par: par Laura Montagnaro (traduit par Nicole Maroger)


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Stèle avec inscription funéraire provenant de Padoue. Soprintendenza per i Beni Archeologici del Veneto


L’alphabet utilisé pour noter la langue vénétique est un alphabet de matrice étrusque présentant des variétés chronologiques et locales; toutefois, au sein du corpus de documents des inscriptions en graphie et en langue vénète, on observe des traits unitaires constants, tels par exemple l’usage de la scriptio continua, l’indifférence à la direction de l’écriture (de gauche à droite / de droite à gauche) et à la disposition du texte (direction boustrophédique, spiraliforme, en fer à cheval, etc.).

Dans le panorama de l’Italie ancienne, le cas du vénétique s’avère particulier car la conservation à Este (et en un seul exemplaire à Vicence) de guides d’écriture (tablettes d’écriture), transmis sous forme d’ex voto, a permis de compléter les connaissances sur l’écriture acquises d’après les inscriptions par les connaissances acquises d’après les guides utilisés dans les processus d’enseignement/apprentissage de l’écriture elle-même; cela a permis de recueillir des données sur les méthodes et les techniques d’enseignement plus que dans tout autre milieu relatif à l’écriture en Italie, y-compris l’étrusque.
(Les stylets et les tablettes d’écriture; La ponctuation syllabique: emploi et règles d’utilisation).

En ce qui concerne les variétés chronologiques, l’étude conjointe des inscriptions et des tablettes d’écriture a permis de distinguer au moins deux phases d’arrivée de l’écriture en provenance de l’Étrurie dans l’ancienne Vénétie.

La première phase (début du VIe siècle av. J.-C. – fin du VIe siècle av. J.-C.), à laquelle on doit un nombre limité d’inscriptions, présente un alphabet de matrice étrusco-septentrionale (Chiusi) caractérisé par une substantielle unité d’emploi dans les différents sites paléo-vénitiens.
(La Ière phase d’écriture: début du VIe siècle av. J.-C. – fin du VIe siècle av. J.-C.).

La seconde phase (fin du VIe siècle av. J.-C. – Ier siècle av. J.-C.) présente un alphabet de matrice étrusco-méridionale (Cerveteri et Véies) avec des variantes territoriales (variantes du territoire d’Este, padouane, vicentine, nord-orientale, etc.). Les inscriptions attribuables à cette seconde phase d’écriture sont caractérisées par la présence de la ponctuation syllabique qui, utilisée comme système pour l’enseignement/apprentissage de l’écriture, constitue un résidu de la pratique didactique dans l’usage de l’écriture.
(La IIe phase d’écriture: fin du VIe siècle av. J.-C. – début du Ier siècle av. J.-C.).


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Ressources en ligne


Index

Les stylets et les tablettes d’écriture

Le sanctuaire de Reitia à Este a révélé un dépôt votif de très grande importance en ce qui concerne la connaissance des pratiques d’écriture dans l’ancienne Vénétie et, plus en général, dans l’Italie ancienne. On s’arrêtera sur deux sortes de matériel votif :

- STYLETS D’ÉCRITURE. Il s’agit de stylets en bronze à section quadrangulaire présentant une extrêmité en pointe servant à graver et une extrêmité se terminant par une spatule pour étendre la cire. Pour les exemplaires les plus grands (13-26 cm env.), les dimensions font penser que, à côté des modèles réalisés en miniature pour servir d’ex voto, il en existait effectivement qui étaient utilisés pour les opérations d’écriture.
Parmi les quelque deux cents exemplaires retrouvés dans le dépôt votif, beaucoup présentent le long de leur section des signes graphiques en grande partie alphabétiques ; un pourcentage modeste (environ 25 exemplaires) présente aussi une inscription votive.

- TABLETTES D’ÉCRITURE. . Il s’agit de plaques en bronze inscrites de forme rectangulaire (20x15/16 cm env.), munies parfois d’une poignée en forme de bride à l’une de leurs extrêmités : ce type d’ex voto reproduit les guides d’écriture, réalisés vraisemblablement dans des matériaux périssables comme le bois par exemple, utilisés dans les cours d’enseignement/apprentissage de l’écriture. Par rapport aux guides originaux, les tablettes du dépôt votif de Reitia portent aussi une inscription votive. La présence de dédicaces sur les tablettes et sur les stylets d’écriture témoigne non seulement de la nature de ‘centre d’écriture’ du sanctuaire d’Este, mais surtout du rôle joué par l’écriture dans les pratiques de culte.
Dans le dépôt votif, parmi les innombrables fragments de plaquettes, seulement cinq ou six exemplaires ont été retrouvés partiellement ou entièrement intacts : c’est à partir de leur étude qu’on a pu obtenir la majeure partie des informations actuellement disponibles sur les modalités d’enseignement/apprentissage de l’écriture dans l’ancienne Vénétie. Sur les tablettes on observe des parties distinctes, dont certaines sont insérées dans une grille subdivisant une partie de la surface en 5 lignes de 16 cases. La grille observable sur les guides d’écriture ne permet pas seulement de séparer les différents signes mais elle apparaît comme un élément déterminant du fait que les signes alphabétiques s’appuient souvent sur le tracé même de la case dans laquelle ils sont insérés.

On peut distinguer les parties des tablettes en :

LISTE CONSONNANTIQUE.
Il s’agit d’une séquence de quinze consonnes se suivant dans l’ordre alphabétique ; la seizième case peut se présenter vide ou être remplie par une lettre qui peut varier : c’est là un des éléments qui prouve que le modèle matériel des tablettes provient du monde étrusque. L’alphabet étrusque, dans sa variante à la base de la IIe phase alphabétique de la Vénétie, présente en effet une consonne de plus par rapport à l’alphabet utilisé pour noter la langue vénète, à savoir le signe ‘en forme de huit’ (8) pour transcrire [f], qui dans l’alphabet vénétique est rendu par le digraphe vh.

v z h θ
k l m n p ś
r s t φ χ  



LISTE VOCALIQUE
.
Cette section présente la séquence des cinq voyelles répétées seize fois. Graphiquement, si on la lit de haut en bas, la séquence se présente comme AKEO, qui a été considérée pendant longtemps comme une forme de langue; il s’agit au contraire de la séquence des cinq voyelles qui n’a pas été reconnue tout de suite pour la bonne raison que le signe pour [i] et le signe pour [u] sont comprimés dans une seule case où la barre du signe pour [i] se superpose au trait vertical de la grille, tandis que le signe pour [u] est disposé parallèlement au plan de l’écriture de manière à former un tracé graphiquement semblable au signe pour [k]: I + < = K.
La lecture correcte n’est donc pas AKEO mais la succession a, i, u, e, o. Dans ce cas également, la présence de quatre cases à la place des cinq auxquelles on s’attendrait pour la graphisation des cinq signes vocaliques présents dans l’alphabet vénétique témoigne de la matrice étrusque des guides d’écriture; en effet, l’alphabet étrusque en usage, contrairement à l’alphabet vénétique, ne présente pas de signe propre pour [o].

a a a a a a a a a a a a a a a a
i
u
i
u
i
u
i
u
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u
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u
i
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i
u
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i
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u
i
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i
u
i
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i
u
e e e e e e e e e e e e e e e e
o o o o o o o o o o o o o o o o

LISTE DES LIENS CONSONNANTIQUES ‘C + R/L/N’.
Il s’agit d’une séquence de consonnes combinées avec les liquides [r], [l] et avec la nasale [n] (remarquons que le digraphe vh a la valeur monophonématique de [f]); en outre, dans cette section est inséré aussi le lien kv utilisé pour rendre le son d’origine labiovélaire.

vhr zr θr kr mr pr śr sr tr φr χr
vhn zn θn kn mn pn śn sn tn φn χn
vhl zl θl kl ml pl śl sl tl φl χl
vh

kv






Dans une seule tablette (G.B. Pellegrini – A.L. Prosdocimi, La lingua venetica, Padova 1967; Es 23) est présente également une SECTION ALPHABÉTIQUE comprenant, à l’exception de quelques oublis, la série alphabétique complète des signes consonnantiques et des signes vocaliques ; en accord avec les principes de la ponctuation syllabique (voir La ponctuation syllabique : emploi et règles d’utilisation) chaque signe, chacun étant ici considéré à part, est encadré par des points.

INSCRIPTION VOTIVE
Comme ex voto, une autre partie des tablettes est réservée à l’inscription votive, évidemment absente dans les guides d’écriture originaux. Le modèle des inscriptions apposées aussi bien sur les stylets que sur les tablettes d’écriture est généralement de type ‘parlant’, avec l’objet donné qui, selon la fiction du texte, ‘parle’ à la première personne, rendue par le pronom personnel de la 1ère personne du singulier à l’accusatif (mego ‘me’), suivi d’un verbe de don au prétérit (donasto ‘donò’),du nom du dédicataire au nominatif et du théonyme au datif. Par rapport au type ‘parlant’ plus commun, dans sept inscriptions (trois sur des tablettes d’écriture, trois sur des stylets d’écriture et une sur une plaquette en bronze), dans la position occupée habituellement par le pronom personnel mego, apparaît le terme vdan, forme à l’accusatif désignant l’objet donné. La forme vdan présente quelques anomalies tant sur la plan phonétique (en vénétique devant [d] on s’attendrait à une voyelle [u]), que sur le plan de la graphie, du moment qu’ici la séquence de deux consonnes, n’est pas ponctuée (voir La pontuation syllabique : emploi et règles d’utilisation). L’hypothèse selon laquelle il s’agirait du terme utilisé pour indiquer un support matériel spécifique apparaît dénuée de fondement, étant donné que les objets sur lesquels apparaissent les inscriptions appartiennent à des typologies différentes (bien que présentes dans le même contexte) ; il semblerait par contre que dans vdan (graphiquement vza.n.) il faille reconnaître la lexicalisation des deux premiers éléments de la séquence alphabétique dévoyellisée (LISTE CONSONNANTIQUE) qui avec l’insertion dans les thèmes en -a- devient à plein titre un mot de la langue. Il s’agira donc d’un terme correspondant à alphabet (< alpha + beta) ou à ab(b)écédaire (< a + bi + ci + suffixe -aire). Par conséquent, le terme vdan confirme que la nature du don, objet de l’acte votif, est pertinante à la sphère de l’écriture.




La ponctuation syllabique: emploi et règles d’utilisation

La ponctuation syllabique est un principe graphique déjà étrusque mais c’est une particularité de l’écriture vénète dans la constance de son application ; c’est aussi, plus précisément, l’élément caractérisant de toutes les inscriptions attribuables à la IIe phase d’écriture (voir La IIe phase d’écriture: fin du VIe siècle av. J.-C. – début du Ier siècle av. J.-C.);); la structure des tablettes d’écriture qui, comme on l’a vu, reproduisent les guides originaux, peut nous aider à comprendre sa fonction et son utilisation dans la pratique didactique de l’enseignement/apprentissage de l’écriture.

La possibilité de recouper les données des inscriptions présentant la ponctuation syllabique et les données recueillies d’après les tablettes d’écriture a permis de constater qu’en Vénétie, tout au moins à partir de la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C., les processus d’enseignement/apprentissage de l’écriture donnent la priorité à la syllabation par rapport à l’isolement de chaque phone; cette sensibilité aux aspects syllabiques ne peut que découler de l’enseignement étrusque, ou plus exactement de certaines écoles d’écriture étrusques. C’est peut-être là qu’est à rechercher le motif qui fait que, entre la fin du VIe siècle av. J.-C. et le début du Ve siècle av. J.-C., on assiste en Vénétie à l’adoption d’une nouvelle phase alphabétique de matrice étrusco-méridionale (Cerveteri ou Véies) liée à un nouveau système d’enseignement de l’écriture.

Les guides, reproduits sur les tablettes, étaient destinés à un stade d’apprentissage qui prévoyait déjà la connaissance de la séquence alphabétique et, en fait, elles étaient finalisées à la construction de syllabes. La ponctuation syllabique que l’on retrouve dans les inscriptions de la IIe phase est donc un élément qui appartient aux processus didactiques et qui perdure comme résidu de ceux-ci dans la pratique de l’écriture.

À partir de la phénoménologie des inscriptions, on a pu constater que le principe général sur lequel repose la ponctuation vénétique consiste à encadrer avec des points tous les graphèmes considérés isolés, c’est-à-dire: les consonnes non suivies de voyelles (par ex. vda.n.); les voyelles placées après une voyelle (par ex. Re.i.tia.i.); les voyelles placées en début de syllabe (par ex. .e.go). Toutes les lettres ne rentrant pas dans le schéma ‘Consonne + Voyelle’, , c’est-à-dire des syllabes ouvertes, présenteront une ponctuation.
Font exception à cette règle les liens constitués de ‘Consonne + Consonne liquide [l]/[r] ou nasale [n] + Voyelle’ considérés phonétiquement comme une syllabe unique, ainsi que les liens graphiques vh pour rendre le son [f] et kv pour rendre l’effet de la labiovélaire.

Il apparaît donc clairement que la structure des tablettes d’écriture (voir Les stylets et les tablettes d’écriture) est fonctionnelle à la création de toutes les syllabes qui n’ont pas besoin de ponctuation: à partir de la LISTE CONSONNANTIQUE il était possible en effet d’utiliser chaque lettre comme ‘pointe’ à relier à la série des voyelles, de façon à obtenir le plus de syllabes ouvertes possibles: par ex. va, vi, vu, ve, vo; za, ze, zi, zu, zo; […]; ma, me, mi, mu, mo; […]; sa, se, si, su, so; etc. De même, à partir de la LISTE DES LIENS CONSONNANTIQUES ‘C + R/L/N’ , il était possible d’utiliser chaque lien comme ‘pointe’ à rattacher à la série des voyelles afin de créer des groupes tautosyllabiques, constitués d’une consonne et d’une sonnante qui ne devaient pas être ponctués: par ex. vhra, vhri, vhru, vhre, vhro; vhna, etc.; […]; sra, sri, sru, sre, sro; sna, etc.

La ponctuation est attestée dès fin du VIe siècle/début du Ve siècle av. J.-C. et ce jusqu’aux phases de la romanisation; dans certains documents de transition, même dans des cas d’inscriptions en graphie et en langue latines, la ponctuation demeure comme un résidu de la tradition d’écriture locale.  


La Ière phase d’écriture: début du VIe siècle av. J.-C. – fin du VIe siècle av. J.-C.

Pour l’alphabet de la Ière phase on ne dispose pas comme pour la IIe phase d’une série alphabétique complète (présente dans une tablette d’écriture : G.B. Pellegrini – A.L. Prosdocimi, La lingua venetica, Padova 1967; Es 23). Il faut tenir compte en outre de la carence de documentation et, en conséquence, du fait que tous les signes alphabétiques ne sont pas attestés.

L’alphabet de la Ière phase découle d’une matrice étrusco-septentrionale (Chiusi) ; si l’on en croit la rare documentation, il semble qu’il s’agisse d’une graphie unitaire diffusée dans toute la Vénétie ; les quatre documents reliés à cette phase sont l’inscription sur kantharos kantharos provenant du Scolo di Lozzo (Este), le document vraisemblablement le plus ancien en langue et en écriture vénète (datation archéologique du support de la première moitié du VIe siècle av. J.-C.), une inscription funéraire sur stèle provenant de Morlongo (Este), une inscription sur plaquette en bronze provenant du sanctuaire de Fornace à Altino et, enfin, une inscription sur pierre provenant de Cartura, sur les confins entre les territoires d’Este et de Padoue mais appartenant selon toute probabilité à l’aire padouane.

L’alphabet de la Ière phase se distingue de celui de la phase suivante par l’absence de ponctuation et par sa façon de noter les consonnes occlusives dentales : le signe T avec la barre inclinée pour la sourde [t], le signe en forme de croix X pour la sonore [d].

Deux inscriptions, provenant respectivement l’une d’Altino, l’autre d’Este, présentent des éléments propres à la Ière phase (la graphie des consonnes dentales) et présentent en même temps la ponctuation syllabique : ces documents pourraient appartenir à un moment de transition entre les deux phases alphabétiques, à situer vraisemblablement entre la fin du VIe siècle et le début du Ve siècle av. J.-C.


La IIe phase d’écriture: fin du VIe siècle av. J.-C. – début du Ier siècle av. J.-C.

On peut attribuer à cette phase la quasi-totalité du corpus d’inscriptions vénétiques. La série alphabétique utilisée pour noter ces documents dérive d’une matrice étrusco-méridionale (Véies ou Cerveteri) ; ses principales caractéristiques sont la ponctuation syllabique (voir La ponctuation syllabique : emploi et règles d’utilisation) et la présence de plusieurs variétés locales qui se différencient surtout quant à la notation des consonnes occlusives dentales [t] et [d].

Pour noter la dentale sonore [d] on utilise à Este le signe étrusque pour z qui remplace le signe en forme de T, tandis que le signe en forme de croix pour la dentale sourde [t] est maintenu; à Padoue est maintenu le signe en forme de T, régularisé en forme de croix X, pour la dentale sonore [d], tandis que la variante de theta en forme de cercle pointé pour noter la dentale sourde [t] est empruntée au nouveau modèle étrusque. Par contre, à Vicence, le système de notation des consonnes T = [d] / X = [t] de la Ière phase est conservé.

On observe d’autres éléments de différenciation par rapport à la notation de certains signes graphiques; c’est le cas, par exemple, du signe utilisé pour noter la voyelle [a] qui prend dans l’aire d’Este une forme ‘en drapeau’, dans l’aire padouane une forme avec la boucle arrondie et dans les sites de la Vénétie nord-orientale (Altino, Cadore, etc.) une forme ‘ouverte’.

Toujours à propos des variétés territoriales, l’alphabet utilisé dans les inscriptions retrouvées à Lagole di Calzano (Belluno) présente quelques innovations : un nouveau signe pour noter la sifflante marquée [ś] qui, graphisée ailleurs à l’aide d’un signe en forme de m (M), est ici rendue avec une barre perpendiculaire au plan d’écriture et un trait sécant et ascendant dans la partie supérieure ; le signe [p] apparaît sous une forme ‘en crochet’, potentiellement homographe de [I] ; la semi-voyelle [j] est rendue par la séquence I < = I <.