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Les écritures anciennes de la Méditerranée

Guide critique des ressources électroniques

Sudarabique ancien

- XIe/Xe s. av. J.-C. – VIe s. ap. J.-C.

par: Alessia Prioletta (traduit par Nicole Maroger)


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Exemple d'inscription en graphie monumentale et de style archaïque


En Arabie méridionale, durant l’époque préislamique, deux types d’écriture alphabétique consonantique étaient en usage: l’écriture monumentale et l’écriture minuscule. La graphie monumentale, dite aussi majuscule, est régulière et géométrique, gravée sur un support destiné à durer et à être vu. La graphie minuscule, au mouvement plus agile et rappelant notre italique, est inscrite sur des matériaux périssables (bâtonnets en bois ou tiges de palmiers) et destinée à un usage essentiellement privé.
Les premiers documents remontent probablement au XIe-Xe siècle av. J.-C. et sont écrits en minuscule tandis que l’écriture monumentale se formalise seulement aux alentours du IXe-VIIIe siècle av. J.-C. avec la naissance des royaumes sudarabiques qui, à part des différences stylistiques minimes, se partagent les deux systèmes d’écriture. Les derniers documents sudarabiques remontent à la moitié du VIe siècle ap. J.-C.


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Index

Origine et formation de l'alphabet sudarabique

Au début du IIe millénaire av. J.-C., dans le Proche-Orient ancien voit le jour un système d’écriture alphabétique à partir duquel, quelques siècles plus tard, se développeront deux grandes traditions, chacune avec son ordre alphabétique propre, ses formes et ses noms de lettres propres: le système phénicien-araméen (ou du sémitique du nord-ouest) et le système arabique (ou sud-sémitique).

L’alphabet sudarabique, à partir duquel s’est développé aussi l’alphabet éthiopien et probablement l’alphabet hasaïtique, appartient donc à la tradition arabique dont fait partie également l’alphabet nordarabique. On n’a pas encore défini avec exactitude dans quelle région s’est formé le proto-alphabet arabique dont les documents les plus anciens consistent dans tous les cas en quelques bâtonnets sudarabiques lesquels, selon les datations au carbonne 14, pourraient remonter au XIe-Xe siècle av. J.-C. L’aire de diffusion pourrait être la région de la Syrie méridionale, de la Palestine ou du Sinaï. D’après une hypothèse récente, l’aire de l’oasis de Taymāʼ, en Arabie septentrionale, pourrait avoir servi d’intermédiaire pour la diffusion de la tradition alphabétique arabique dans le reste de la péninsule.

Malgré une certaine ressemblance avec quelques uns des caractères de l’alphabet phénicien, l’existence de signes différents a laissé immédiatement supposer que l’alphabet sudarabique appartenait à une tradition différente. Cela a été confirmé par la découverte de certains abécédaires inscrits sur des plaques taillées dans la pierre ou le rocher, découverts aussi bien à Timna‘ qu’à  Maʼrib ou à al-‘Ula, et qui présentaient un ordre alphabétique différent de l’ordre phénicien. En 1987, le chercheur A. Lundin a reconnu dans la tablette en alphabet ougaritique, retrouvée en 1933 à Beth Shemesh en Palestine, un abécédaire écrit selon l’ordre alphabétique sud-sémitique, En 1990, un document semblable a été retrouvé dans la même ville d’Ougarit.

Ordre et composition de l’alphabet sudarabique
L’alphabet sudarabique comprend 29 signes, soit deux de plus que l’alphabet ougaritique et sept de plus que l’alphabet phénicien. Par rapport à la majorité des autres alphabets de la péninsule arabe l’alphabet sudarabique possède le graphème s3 indiquant la troisième sifflante qui remonte au répertoire phonétique du proto-sémitique:

h l ḥ m q w s2 r b t s1 k n ẖ ṣ s3 f ʼ ‘ ḍ g d ġ ṭ z ḏ y ṯ ẓ

À ces caractères, il faut ajouter le signe | qui sépare chaque mot. À l’époque ancienne et jusqu’à l’ère chrétienne, les chiffres numériques étaient indiqués par un certain nombre de lettres qui constituaient l’initiale du nombre indiqué:
| (1), (abréviation de ẖms1t “cinq”), (abréviation de ‘s2rt “dix”), m (abréviation de mʼt “cent”), un symbole dessiné comme la moitié d’un m (pour indiquer “cinquante”) et enfin ʼ (abréviation de ʼlf “mille”).

Comme nous l’avons déjà évoqué, les premières attestations d’écriture sudarabique pourraient se retrouver dans des bâtonnets inscrits en graphie minuscule. Par contre, les premiers exemples d’inscriptions monumentales remontent au IXe-VIIIe siècle av. J.-C.


Bibliographie de référence
Lundin 1987
Robin 1991-1993 a
Bordreuil et Pardee 1995
Macdonald 2000
Bron 2002
Robin 2008


Alphabet monumental

La documentation la plus significative, et aussi la plus nombreuse, provenant de l’Arabie méridionale comprend les inscriptions en graphie monumentale que la tradition arabo-islamique transmet sous le nom de musnad. La graphie monumentale se caractérise par une grande régularité et ses signes, séparés entre eux et généralement faciles à lire, se rapprochent de nos majuscules.

L’écriture monumentale sudarabique se formalise à l’origine dans la région du Jawf et de Sabaʼ d’où proviennent les documents les plus anciens et où plusieurs lettres révèlent une certaine hésitation dans leur exécution graphique (s3, ou en particulier). En outre, dans un certain nombre de centres du Jawf, comme as-Sawdāʼ, ont lieu des tentatives évidentes afin d’imposer des formes particulières à certaines lettres (comme le r à double trait ou bien le m à trois pointes) qui toutefois n’arrivent pas à s’imposer dans l’usage courant.

Ductus et évolution de la graphie
Les inscriptions sudarabiques se lisent généralement de droite à gauche. Cependant, les documents les plus anciens, dont on possède des exemples très longs, peuvent avoir un sens boustrophédique, la direction de l’écriture changeant à chaque ligne. Le ductus boustrophédique est particulièrement répandu dans le royaume de Sabaʼ où il continue à être utilisé au moins jusqu’au début du IIIe siècle av. J.-C., alors qu’il est beaucoup moins en vogue dans les autres royaumes sudarabiques.

Les recherches de J. Pirenne ont été fondamentales pour l’analyse de la graphie monumentale sudarabique. Les lettres peuvent être subdivisées sur la base de leur forme (lettres rectangulaires, rectangulaires avec un appendice diacritique, avec une hampe et un appendice, avec des cercles, en forme de coupole, etc.), de la proportion de leur axe et de la technique d’ornementation.

Des 29 lettres de l’alphabet, 11 ont un axe de symétrie et seulement 8 en sont dépourvues. Pirenne a montré comment l’évolution graphique s’est basée avant tout sur la variation de la proportion entre la hauteur et la largeur des caractères. Au cours de la phase la plus archaïque, ce module est de 1/2 tandis que dans la graphie “classique”, caractérisée par une parfaite harmonie, la proportion passe à 1/3.

Pirenne a noté également une évolution irréversible dans la forme des hampes des lettres. Dans les textes les plus anciens, les hampes sont des traits rectilignes qui progressivement iront s’épaississant vers leurs extrémités libres en prenant la forme de triangles allongés. Par la suite, l’épaississement concernera exclusivement le triangle à l’extrémité libre comme dans les caractères typographiques de l’imprimerie classique.

Une autre évolution irréversible caractérisant la graphie monumentale est représentée par le passage des angles droits aux angles aigus et elle apparaît évidente dans les lettres en forme de coupole ou dans les lettres rectangulaires avec un appendice diacritique.

Enfin, à partir du IVe siècle ap. J.-C., la plupart des inscriptions monumentales sont gravées en utilisant une technique semblable au champlevé qui consistait à creuser la pierre autour de chaque caractère de façon à créer un effet de relief. Ce style, qui dévoile une certaine agilité influencée peut-être par l’écriture cursive, débouche sur une extrémisation progressive qui voit les parties creusées réduites au minimum, donnant ainsi au texte un effet confus où les caractères sont parfois difficiles à distinguer.

Bibliographie de référence
Pirenne 1956
Robin 1991-1993 a
Ryckmans 1991-1993


Alphabet minuscule

Découverte et déchiffrée au début des années 70 du siècle dernier, l’écriture minuscule sudarabique est définie par opposition à l’écriture majuscule ou monumentale. La définition du cursif est dans l’ensemble récusée par les savants, car, outre qu’elle renferme en soi l’idée d’une graphie hâtive et approximative, elle est déjà utilisée pour décrire les graffitis gravés sur rocher dans l’Arabie préislamique et qui n’ont aucun lien avec la graphie minuscule des bâtonnets. En outre, le cursif évoque chez les modernes une écriture dans laquelle les lettres sont liées, ce qui n’est pas le cas dans la graphie minuscule sudarabique.

La tradition arabo-islamique, qui nomme cette graphie zabūr (pl. zubur), la considère comme un héritage culturel propre à la population du Yémen préislamique et enseigne qu’elle était inscrite sur des tiges de palmiers. En effet, pratiquement le seul matériau utilisé pour cette graphie est le bois et on n’a que très peu d’exemples de textes en minuscule gravés sur d’autres supports, le rocher ou le bronze en particulier.

Actuellement, environ 250 textes inscrits en minuscule ont été publiés, mais il en existe des centaines d’autres conservés dans plusieurs musées yéménites, en particulier à Sanaa mais aussi dans des collections européennes, comme à Leide ou à Munich.

Les analyses au radiocarbonne effectuées sur certains exemplaires ont permis de situer certains bâtonnets à la première phase de l’histoire sudarabique qui remonte à la fin du IIe millénaire av- J.-C., connue jusqu’ici uniquement du point de vue archéologique et dont les seuls exemples d’écriture étaient constitués de lettres isolées sur des fragments de terre cuite.

Ductus et évolution de la graphie

Le ductus est très alerte malgré le support résistant et difficile à graver. Le tracé est penché vers la droite tandis que l’extrémité inférieure des lettres se prolonge vers la gauche, créant ainsi un effet de continuité dans la direction suivie par le tracé de l’écriture. Comme dans l’écriture monumentale, un trait vertical sépare chaque mot.

Avec le temps, le style de l’écriture minuscule subit une évolution nette. J. Ryckmans en a analysé le premier les principales innovations et les différents styles graphiques. Alors que dans la phase la plus archaïque on observe une ressemblance évidente avec l’écriture monumentale, les styles suivants sont caractérisés par une évolution indépendante au cours de laquelle les lettres prennent une forme différente des majuscules correspondantes. On assiste à une inclinaison progressive des lignes des caractères et à une atténuation de leur aspect géométrique. Les lettres présentant des éléments en forme de fourchette, de carré ou de crochet se développent selon une ligne verticale avec une terminaison orientée vers la gauche, et un élément circulaire semi-fermé sur la droite. Certaines séries de lettres finissent donc par beaucoup se ressembler, rendant difficile l’interprétation du texte: par exemple , b, m, ou bien ʼ, k, s1. D’autres, comme d ou , prennent des formes radicalement différentes par rapport à la phase archaïque. La dernière phase se caractérise par un ductus très particulier, avec des lignes nettement verticales et brisées, ainsi que par la perte de la spécificité de certains caractères qui finissent par être quasiment identiques.

Du point de vue orthographique, l’écriture minuscule se caractérise par la perte particulièrement précoce du graphème , rendu par le , indice probable d’une évolution phonétique dans la langue parlée.

Bibliographie de référence
Ryckmans et al. 1994
Stein 2010 a


La découverte des documents et le déchiffrement de l’alphabet

C. Niebuhr, explorateur danois membre d’une expédition organisée en 1762 par le roi Frédéric V de Danemark, a été le premier à signaler la présence d’inscriptions en Arabie méridionale. En 1810, U. von Setzen, parti à Sanaa à la recherche d’inscriptions, envoie en Europe le fac-similé de certaines lettres avant de mourir mystérieusement au Yémen.

La première inscription sudarabique est repérée par les Anglais S. B. Haines et J. R. Wellsted, marins sur le Palinurus, qui copient un texte de 10 lignes gravé sur roche à Ḥuṣn al-Ghurāb, à l’est d’Aden.  

C’est à deux savants allemands, W. Gesenius et E. Rödiger, que l’on doit le déchiffrement de l’alphabet sudarabique. Se basant sur la ressemblance avec les caractères éthiopiens et s’aidant des copies imprécises de caractères sudarabiques présents dans des manuscrits arabes, ils réussissent en 1841 à identifier les deux tiers des 29 lettres sudarabiques.

En 1870, lorsque J. Halévy se rend au Yémen, deux lettres restent à déchiffrer correctement: s3 (lu z) et z (lu ʼt), sans compter une incertitude quant à la valeur de t et . Les savants européens parviennent au déchiffrement complet de l’alphabet à la fin du XIXe siècle grâce aux documents disponibles, plus nombreux et de meilleure qualité, non seulement des copies mais surtout des estampages et des photographies, sans parler des nombreuses inscriptions parvenues matériellement dans les musées d’Europe.

C’est seulement en 1970, presque 130 ans après la découverte de la première inscription sudarabique monumentale, que l’on découvre, au cours de fouilles clandestines, les premiers documents en écriture minuscule, dont on était déjà à connaissance à travers les sources arabo-islamiques: deux bâtonnets de 12 et 16 cm de long, d’un diamètre de 3 cm, portant un texte inscrit de 14 lignes dans une graphie inconnue. Les bâtonnets, provenant d’as-Sawdāʼ, sont alors prêtés par un collectionneur au savant M. al-Ghūl qui les présente à des conférences scientifiques et en déchiffre les premiers caractères. Mais le déchiffrement complet des caractères n’aura lieu qu’en 1977. 

Bibliographie de référence
Ryckmans et al. 1994
Robin 1997


Le rôle de la paléographie dans les études sudarabiques

Certains des instruments de datation des documents anciens traditionnels ont une application limitée dans les études sudarabiques.

L’usage de faire figurer le titre des rois mentionnés dans les inscriptions avec leur nom, épithète et  filiation, permettant d’établir des listes généalogiques et de calculer approximativement la durée du règne de chaque souverain, est pénalisé par une onomastique limitée et répétitive qui engendre de nombreuses homonymies, rendant difficile l’élaboration en séquence des différents souverains.

De même, les données qui permettraient de dater les inscriptions d’une manière absolue font défaut. Les références à des souverains sudarabiques dans des documents provenant de l’extérieur (annales assyriennes ou sources gréco-romaines) sont en nombre infime et les inscriptions sudarabiques ne font que rarement référence à des événements historiques contemporains concernant d’autres régions du Proche-Orient.

Étant donné ces limites, le caractère amplement formalisé de l’écriture sudarabique (monumentale en particulier) et son évolution évidente, la paléographie a depuis toujours constitué une méthode amplement utilisée pour la reconstruction historique.

Après les premières études remontant à la fin du XIXe siècle et à la première moitié du XXe, c’est à J. Pirenne que revient le mérite d’avoir fondé la première sur des bases solides les critères d’évaluation chronologique de l’écriture monumentale sudarabique. Disposant d’un matériel d’environ 500 photos et 700 fac-similés, Pirenne a considéré d’abord la paléographie comme une véritable science d’observation ayant pour but d’analyser, de nommer et de classer les documents. Le matériel a donc été réduit à une dimension commune (1 cm) afin de conserver les proportions et les lettres, classées selon leur forme, sont dessinées sur des feuilles de papier millimétré. Le sens esthétique subtil de la chercheuse lui a permis de reconnaître les lettres clés de l’évolution et d’en repérer exactement les éléments qui changeaient avec le temps. Ce travail l’a conduite à la classification des inscriptions par périodes, à leur tour subdivisées en styles.

Cependant, bien que les intuitions paléographiques de Pirenne soient encore valables, les conclusions historiques qu’elle en avait tiré – c’est-à-dire la formation de l’écriture sudarabique (et donc celle des royaumes sudarabiques) au Ve siècle av. J.-C., dérivant de l’écriture phénicienne et influencée par la graphie grecque – se sont révélées totalement fausses. Même l’application de la méthode paléographique aux inscriptions des époques plus tardives (du IIIe au VIe siècle ap. J.-C.) l’a conduite à des reconstitutions historiques souvent inexactes.

Quelques années plus tard, H. v. Wissmann a élaboré une nouvelle grille paléographique-chronologique des inscriptions sudarabiques selon laquelle les premières étaient datées du VIIIe siècle av. J.-C. La “chronologie longue”, opposée à la “chronologie courte” de Pirenne, s’est définitivement imposée.

Bien qu’on ait l’impression que l’écriture ait évolué de manière relativement homogène dans toute l’Arabie méridionale, il est cependant impossible d’imaginer que les innovations graphiques aient été accueillies simultanément et d’une manière égale par les différentes écoles d’écriture sudarabiques. De plus, il a pu arriver que, surtout dans certaines zones périphériques, des résidus graphiques ou des styles locaux très éloignés de ceux qui étaient en vogue dans les écoles d’écriture centrales aient survécu.

La méthode paléographique peut se révéler très utile et fiable surtout lorsqu’elle est appliquée à la documentation d’un seul site. Un exemple valable en est le corpus provenant du site de Raybūn, au Ḥaḍramawt, étudié par S. Frantsouzoff. Mais, dans ce cas aussi, l’application de la paléographie a été réduite à un calcul mathématique de coefficients de proportions, dans lequel les angles et les variantes infinitésimales de la forme ont fini par avoir plus d’importance que d’autres données dans la datation des textes.

Une approche plus globale, tenant compte non seulement du ductus paléographique, mais aussi des caractéristiques textuelles comme la grammaire, le lexique, le schéma des formules et le contenu, a été appliquée par A. Avanzini pour la subdivision de la documentation provenant de Qatabān.

Récemment, un nouveau cadre du développement de l’écriture sudarabique, monumentale et minuscule, a été mis au point par P. Stein. Son étude part des quelques textes sudarabiques  présentant des données utiles pour un ancrage chronologique certain. À partir de là, Stein met en évidence quatre styles principaux présentant des évolutions internes et un changement survenant en moyenne tous les trois siècles.

Il n’existe toujours pas d’accord entre les savants ni terminologique ni de substance, sur les principaux styles graphiques qui ont caractérisé la graphie monumentale sudarabique.

Bibliographie de référence 
Pirenne 1956
v. Wissmann 1976
Ryckmans 1991-1993
Pirenne 1990
Ryckmans 2001
Avanzini 2004
Frantsouzoff 2005
Stein 2013


Matériaux et supports

Les anciens Sudarabiques ont expérimenté l’écriture sur une prodigieuse variété de matériaux et de supports différents. Le choix de ces derniers n’était pas dû au hasard mais étroitement lié au type de texte et, dans le cas d’objets, souvent par rapport à leur fonction.

La pierre est de loin le matériau le plus utilisé. On la préfère bien sûr pour les inscriptions qui sont gravées sur des supports que l’on peut définir “monumentaux”, comme les blocs intégrés dans les structures architecturales: ouvrages défensifs (remparts des villes), systèmes d’irrigation (digues et bassins), temples ou habitations privées. Souvent la pierre est la pierre naturelle des rochers: des centaines d’inscriptions ont été gravées sur les montagnes et sur les parois rocheuses de plusieurs régions du Yémen. Les inscriptions rupestres peuvent aussi bien commémorer le passage d’une armée que celui d’un simple berger conduisant son troupeau. Dans certains sanctuaires rupestres, les Sudarabiques ont confié au rocher le souvenir d’actions guerrières qui ont fourni des données historiques d’une importance capitale pour les études sudarabiques. De même qu’ont été gravés dans le rocher des textes juridiques importants qui réglaient la division des champs environnants, le flux des eaux des canaux, la frontière entre deux territoires. Cette fonction était dévolue également à de grandes stèles monumentales en pierre, placées dans des lieux ouverts tels que les marchés ou les champs cultivés.

Le second matériau le plus utilisé était le bois, économique et disponible en grande quantité dans n’importe quelle réalité agricole. Des centaines de bâtonnets en bois et de tiges de palmier, portant des textes en écriture minuscule, ont été retrouvés. La tradition arabo-islamique donne aux tiges de palmier inscrites le nom d’ ‘aṣīb (pluriel ‘uṣub) et on raconte que plusieurs parties du Coran ont été inscrites sur ce type de support.

Des inscriptions ont été gravées également sur une grande variété d’objets fabriqués à la main, souvent réalisés dans des pierres nobles, comme l’albâtre, un matériau très recherché et apprécié pour sa beauté et sa luminescence. D’autres ont été gravées aussi dans de l’or et de l’argent (orfèvrerie, glyptique) ou sur des matériaux d’origine organique, tels le corail et l’ivoire.

La culture sudarabique a laissé aussi un nombre important d’inscriptions sur des plaquettes et des objets en bronze. Outre que sur une grande variété de sculptures, anthropomorphes et thériomorphes, on en trouve aussi sur les ustensiles, les ornements et objets du culte (lampes à huile, encensoirs, porte-bijoux), les instruments de mesure (poids, balances, unités de mesure), la vaisselle et les supports.

Les différents modèles de récipients en céramique, utilisés pour le transport et la conservation des différents produits et aliments, présentent souvent, gravée sur leur paroi ou sur leur bord, une brève inscription indiquant une formule propitiatoire spéciale ou bien le nom du propriétaire, de la substance contenue ou de la quantité du produit. On a retrouvé en Arabie méridionale de nombreux ostraka portant un nom propre, utilisés pour marquer les tombes des défunts.

On peut dénombrer jusqu’à trois contextes dans lesquels sont utilisés ces objets, souvent d’une grande qualité artistique: le contexte religieux, dans le cas d’objets votifs offerts à la divinité et souvent accompagnés d’une inscription dédicatoire (comme les statues ou les plaques décorées) ou  faisant partie du mobilier du culte (autels, encensoirs, tables d’offrandes); le contexte domestique (dans le cas de nombreuses catégories comme les ustensiles, les récipients, les supports) et le contexte funéraire (stèles funéraires et objets du mobilier funéraire des tombeaux).

À part de rares exceptions, des matériaux tels que le papyrus, la peau et le parchemin, mais aussi le coton, le lin, la soie et les os d’animaux, utilisés massivement dans d’autres régions du Proche-Orient et de la Méditerranée, ne sont pas documentés du point de vue archéologique.

Bibliographie de référence
Maraqten 2009
Stein 2010 b


Techniques

La technique d’écriture la plus utilisée est celle de la gravure. Sur les roches naturelles et sur la pierre, mais aussi sur le bois et la terre cuite, le texte était gravé.

Les inscriptions sur pierre, non seulement étaient gravées d’un seul trait mais étaient aussi ébauchées en relief. Cette technique devient la norme pour la période tardive de l’histoire sudarabique (IVe-VIe siècle ap. J.-C.) lorsque, exception faite des inscriptions gravées sur de la roche, les inscriptions sur pierre sont pratiquement toujours gravées en relief.

Les inscriptions en écriture minuscule gravées sur bois présentent un trait fin qui peut être uniforme ou bien présenter des filets et des caractères gras. Ceci suppose une gravure au moyen d’une lame très affilée. Jusqu’à aujourd’hui on a retrouvé des stylets pointus en fer ou en bronze, ou bien en bois dotés d’une pointe en métal. Du point de vue archéologique, l’existence de stylets en ivoire a également été prouvée. Dans certains textes, la gravure s’est détachée jusqu’à former un relief de couleur foncée, dû au gonflement (provoqué par l’humidité ou par la salinité) de la substance d’origine (charbon de bois ou encre) qui avait été injectée dans le tracé pour en améliorer l’écriture.

La technique d’écriture sur bronze prévoit deux systèmes principaux pour créer des inscriptions en relief ou gravées.

La technique du relief est utilisée seulement dans le cas de fusion avec de la cire perdue (creuse ou pleine) sur positif et consiste à modeler les lettres avec la cire pour les fixer ensuite à la surface du modèle. Dans le cas d’objets inscrits au moyen de cette technique, on est sûr que le texte et le support sont créés en même temps.

L’inscription gravée peut être obtenue au moyen de deux techniques différentes: la première, praticable seulement dans le cas de fusion avec de la cire perdue sur positif, consiste à tracer les caractères dans la cire avec un trait large et profond de façon à obtenir une inscription lisible; dans le deuxième cas, le texte est gravé dans le bronze avec un burin après lissage. Dans ce dernier cas, on n’est pas certain que l’inscription se forme en même temps que le support.

Les inscriptions gravées sur le bronze peuvent avoir une écriture “à double trait” dans laquelle la forme de chaque caractère est rendue par une double ligne parallèle. Une autre technique de gravure attestée sur le bronze est celle dite du trait “en zig zag”.

Une série de récipients en albâtre de dimensions microscopiques, tels de petits vases et de petits plats, mais aussi des récipients de dimensions normales en terre cuite, sont souvent inscrits au moyen d’une technique de gravure dite “en pointillés”.

Des traces d’écriture réalisée à l’encre ou peinte sont, par contre, totalement absentes bien que, selon les sources arabo-islamiques, cette technique soit répandue en Arabie méridionale au VIe siècle après J.-C.

Bibliographie de référence
ʿAlī ʿAqīl e Antonini 2007
Jändl 2009
Ryckmans 1978
Stein 2010 a


L'alphabétisation en Arabie méridionale

Le corpus épigraphique provenant de l’Arabie méridionale comprend environ 12.000 inscriptions, écrites aussi bien en graphie monumentale (pour la plupart) que minuscule.

Les documents sudarabiques concernent principalement les questions relatives à la vie de tous les jours dans la société sudarabique. Le genre de textes les plus courants sont les inscriptions de construction commémorant l’édification de temples, d’habitations, de structures hydrauliques ou défensives, de tombeaux, etc. Les textes à caractère religieux, les dédicaces adressées aux divinités pour demander une faveur ou en guise d’expiation, sont nombreux. Les textes réglant les cérémonies culturelles, les oracles, les proverbes et les auspices sont eux aussi liés à la sphère religieuse. Enfin, on a de nombreuses attestations de textes juridiques, aussi bien ceux rédigés par les autorités, comme les décrets et les interdictions, que ceux commissionnés par des particuliers (écrits en minuscule) et réglant des questions économiques et légales.

Les documents contenant des informations personnelles, confiées exclusivement aux lettres et en écriture minuscule, sont beaucoup plus rares.

Les documents ne concernant pas la vie de tous les jours se composent d’inscriptions commémoratives (surtout d’événements militaires et politiques) gravées sur les rochers des montagnes, dans des endroits parfois difficiles d’accès. C’est encore sur du rocher que sont gravés des centaines de graffitis, laissés par des gens de passage et ne contenant généralement que le nom de l’auteur.

Les textes littéraires épiques, historiques ou mythologiques sont presque totalement absents. Seul, le texte appelé “Hymne de Qaniya”, un poème en vers gravé sur du rocher et pas encore totalement compris, constitue une exception.

L’immense quantité de documents, officiels et non officiels, attestés en Arabie méridionale, suggérerait une société largement alphabétisée. En réalité, les inscriptions ne sont pas dues à des  particuliers mais produites par des écoles d’écriture, et donc créées en laboratoire par des scribes professionnels.

Pour les textes en écriture monumentale, l’existence de “styles”, non seulement graphiques mais textuels, propres aux principales écoles d’écriture sudarabiques, en est la preuve.

Pour les textes en écriture minuscule et en particulier la correspondance, il est probable que non seulement l’expéditeur dictait le texte au scribe (ce qui est démontré par l’usage de la troisième personne se référant à l’expéditeur) mais que le scribe lisait aussi la lettre au destinataire.

On peut donc affirmer qu’en Arabie méridionale il existait deux niveaux d’alphabétisation: le premier consistant dans la capacité de sculpter des graffitis rupestres spontanés mais dépourvus de toute exigence de communication; et le second, concernant l’existence d’un niveau de communication écrite lié à des besoins pratiques ou non, mais propre aux écoles d’écriture et à une classe de personnes alphabétisées appartenant au temple et à l’autorité politique.


Bibliographie de référence
Macdonald 2005
Stein 2010