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Les écritures anciennes de la Méditerranée

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Syriaque

- 1er siècle ap. J.C. – aujourd’hui

par: Emiliano Fiori (traduit par Nicole Maroger)


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Les premiers témoignages écrits (non littéraires) du syriaque remontent au Ier siècle ap. J.-C. Il s’agit d’une écriture alphabétique comprenant 22 graphèmes, tracés de droite à gauche. Au cours du temps, l’écriture du syriaque a donné lieu à toute une série de variantes : l’Estrangelo, la première utilisée dans les manuscrits, a connu son apogée entre le VIIe et le VIIIe siècle (et, comme le montre la photo ci-contre, elle est arrivée jusqu’en Chine) ; le Serto, dérivant de l’ancienne forme cursive en usage déjà au cours des premiers siècles, demeure encore aujourd’hui la graphie syriaque sans doute la plus répandue ; la Chaldéenne ou Nestorienne (actuellement dite plutôt «orientale»), une variante régionale de l’Estrangelo, est utilisée dans les régions orientales. Toutes ces graphies syriaques peuvent être utilisées aussi pour écrire l’arabe : il s’agit alors de l’écriture Karshuni ou Garshuni.


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Hypothèse sur l’origine de l’écriture

L'origine de l’écriture syriaque a été longtemps sujette à controverses. Les formulations les plus équilibrées en ce qui concerne l’état actuel de la recherche sont à lire dans la monographie fondamentale que Healey et Drijvers 1999 ont consacré aux inscriptions et dans la mise-à-jour qui a suivi, réalisée par Healey en 2000.
A l’origine, on avait pensé pouvoir rattacher la graphie originelle du syriaque au “palmyrène cursif” des inscriptions de l’oasis de Palmyre (Ier siècle av. J.-C. – IIIe siècle ap. J.-C.), qui paraissait en tout point l’écriture alphabétique la plus semblable aux formes les plus anciennes de syriaque alors connues. Mais déjà en 1963, Jacqueline Pirenne avait mis sérieusement en doute l’existence même d’un “cursif palmyrène”. Pour la savante, la solution du problème était à rechercher plus au nord de la Syrie, vers les montagnes entre la Turquie et l’Iran: en effet, la graphie syriaque, qui avait aussi en commun de nombreux graphèmes avec les écritures araméennes attestées dans le cours supérieur du Tigre, et en proportion moindre avec l’écriture palmyrène (mais pas avec un “palmyrène cursif” d’après elle inexistant) serait un mélange des deux bien qu’avec des caractéristiques tout à fait originales: elle aurait dévié d’une ligne de descendance partagée avec le palmyrène justement en raison de l’influence des écritures de la Haute Mésopotamie. Selon l’hypothèse formulée quelque vingt ans plus tard par Joseph Naveh, il faudrait résoudre la question en supposant à l’origine de chacune des écritures une écriture araméenne qu’il baptisa “araméen séleucide” (Naveh 1982, p. 149), laquelle aurait été en usage dans le royaume séleucide de Syrie. Des témoignages n’existent pas pour la période la plus haute du royaume, mais on en trouve des traces, selon lui, dans quatre inscriptions des Ier et IIe siècles ap. J.-C. dans lesquelles on lit un alphabet qui semble contenir des graphèmes tantôt proches du syriaque, tantôt plus semblables au palmyrène proprement dit: c’est justement en raison de ce caractère mixte que l’on a supposé qu’il pourrait s’agir là d’une source commune aux deux écritures mentionnées.


Premiers témoignages d’une écriture spécifiquement syriaque

Un alphabet syriaque proprement dit, distinct d’autres écritures, fait son apparition dans la première inscription syriaque connue à ce jour, sur pierre et provenant de Birecik sur l’Euphrate, à 75 km environ à l’ouest d’Édessa, et datée de l’an 6 ap. J.-C. La seconde inscription parvenue jusqu’à nous, originaire de Serrin (au sud-ouest d’Édessa) est datée de 73 ap. J.-C. Les graphèmes de ces deux inscriptions, de même que ceux des autres inscriptions plus proches, ne correspondent pas en tous points à l’Estrangelo dit mûr (appelé ainsi en raison d’un mot syriaque signifiant “rond”), mais on pense qu’ils en représentent un stade primitif. Les inscriptions syriaques sur pierre couvrent généralement l’arc des deux millénaires de l’histoire de cette langue et ont été retrouvées jusqu’en Asie centrale et en Chine.

Par ailleurs, plusieurs mosaïques ornées d’écritures syriaques sont concentrées exclusivement au cours des trois premiers siècles de l’ère vulgaire.

Trois fragments de parchemin, le premier découvert à Doura Europos en 1933, les deux autres dans la région du cours moyen de l’Euphrate à la fin des années 80 et datés respectivement de 243, 240 et 242, revêtent eux aussi une importance fondamentale dans l’étude de l’évolution de l’écriture. Ainsi qu’on en reparlera dans la section suivante, ces fragments sont importants surtout pour prouver l’existence d’une variante cursive de la graphie syriaque déjà à un stade relativement primitif de l’écriture.

Un Estrangelo régulier calligraphique, semblable à celui que l’on imprime encore aujourd’hui, apparaît en fait avec le premier manuscrit syriaque daté qui remonte à 411.

 


Une pluralité d’écritures

Ce serait une simplification excessive que de considérer l’Estrangelo comme l’écriture syriaque des origines, à partir de laquelle les autres se seraient ensuite formées: en effet, au sein même de l’Estrangelo on remarque déjà dès le début, par exemple dans les fragments de parchemin du IIIe siècle, une variété considérable: à tel point que Moller en 1988 a constaté avec raison que la graphie du premier de ces fragments, provenant de Doura Europos et décrit par Torrey en 1935 comme contenant en fait une forme primitive d’Estrangelo, peut être à juste titre définie telle du fait qu’elle est caractérisée par un style déjà hautement cursif. En étudiant l’évolution de l’écriture dans les premiers témoignages, surtout ceux figurant sur les mosaïques, Drijvers et Healey concluent en 1998 que dès ses origines le syriaque a eu en effet une variante cursive destinée à des usages non monumentaux, plus pratiques (en effet, le fragment de Doura Europos est un contrat de vente). Comme le rappelle Healey (2000, p. 63), les différences dans la graphie sont certainement dues entre autre à la variété des supports d’écriture: les inscriptions sur pierre montrent une certaine homogénéité en révélant un Estrangelo déjà semblable à celui que l’on devait retrouver dans le premier manuscrit complet daté de 411; en revanche, les mosaïques (jusqu’au IIIe siècle) et les fragments de parchemin ont permis, de par leur nature même, une graphie plus fluide. Enfin, et pour le même motif, les premiers manuscrits, bien qu’écrits dans ce qui devait s’imposer comme l’écriture syriaque officielle, l’Estrangelo, ont présenté dès l’origine des variantes cursives. La forme cursive a donc toujours accompagné la forme carrée à partir de laquelle s’est formé l’Estrangelo, apparaissant occasionnellement dès le manuscrit de 411 et présentant par ailleurs des affinités surprenantes dans des documents très éloignés du point de vue tant chronologique que matériel: le cursif d’un manuscrit du VIe siècle, par exemple, ressemble beaucoup à celui d’un parchemin du IIIe siècle. C’est justement à partir de cette variante cursive que devait se développer le Serto, une version formalisée et calligraphique de l’ancienne variante cursive dont la première manifestation dans les manuscrits en tant qu’écriture continue remonte, selon Hatch (2002) au VIIIe siècle.

C’est encore Hatch qui date l’apparition de la graphie orientale ou nestorienne plus ou moins du début du VIIe siècle. Cette écriture est normalement considérée comme une variante régionale de l’Estrangelo, avec lequel elle présente en effet des affinités profondes.


Une vaste diffusion géographique

Une particularité typique de la langue et donc de l’écriture syriaques a été représentée par leur grande expansion à l’échelle asiatique. Née au début de l’ère vulgaire comme écriture mésopotamienne et méditerranéenne, déjà au VIIIe siècle la graphie syriaque était arrivée jusqu’en Chine et au Tibet grâce à l’activité missionnaire de l’Église syro-orientale et celle en particulier du patriarche Timothée Ier (780-823). En fait foi en premier lieu un grand nombre d’inscriptions de l’Asie centrale et un groupe restreint mais significatif de documents chinois, dont la célèbre stèle de Xi'’an Fu du VIIIe siècle. Il ne faut pas oublier non plus que l’Estrangelo a conditionné la forme des écritures d’autres langues, comme le sogdien, langue moyenne iranienne septentrionale, originaire de la vallée du fleuve Zarafshan (aujourd’hui en Ouzbékistan et au Tadjikistan) mais en usage tout au long de la route de la Soie au point de devenir une véritable langue franche. Par l’intermédiaire du sogdien, l’Estrangelo a transmis également son influence aux écritures de deux importantes langues altaïques: le ouïghour et le mongol.


Signes diacritiques

Une autre caractéristique primaire dans l’écriture du syriaque est représentée par une grande variété de signes diacritiques ayant les fonctions les plus diverses et de signes de vocalisation. Pour une illustration graphique détaillée du système de vocalisation, on renvoie aux tableaux des symboles; par contre on trouvera à la suite une description sommaire de la typologie et de l’évolution chronologique des autres diacritiques et des accents, en se basant principalement sur Segal 1953. Segal lui-même (p. 5) propose de subdiviser ces symboles en quatre catégories: 1) le signe du pluriel; 2) celui qui distingue dolat de rish; 3) le diacritique proprement dit; 4) l’accent. Sur ce dernier, nécessaire à la récitation liturgique des textes sacrés, nous n’insisterons pas car il est trop compliqué et donc inadapté pour une simple introduction.

1) et 2) Les signes diacritiques les plus anciens sont sans aucun doute celui du pluriel (deux points disposés horizontalement au-dessus de la ligne d’écriture) et ceux servant à distinguer dolat de rish.

3) Le premier témoignage de points diacritiques dotés d’un système de significations structuré se trouve déjà dans le premier manuscrit daté de 411. Segal a proposé de périodiser le développement des diacritiques et de la vocalisation selon une subdivision qui voit une première période “commune”, jusqu’au VIIe siècle environ, dans laquelle apparaissent déjà tous les points fondamentaux pour distinguer des mots homographes ayant un sens différent, phénomène massivement présent en syriaque lorsque l’écriture est exclusivement consonnantique, comme c’est le cas du reste dans un grand nombre d’autres langues sémitiques. C’est là la fonction première des signes diacritiques syriaques.

La seconde période, du VIIe au XIIe siècle, est caractérisée par une distinction entre systèmes diacritiques syro-orientaux et syro-occidentaux. Au cours de cette période, le phénomène le plus marquant est sans aucun doute constitué par l’apparition dans l’écriture orientale d’un système de points servant exclusivement à la vocalisation. Un examen des manuscrits disponibles montre que, au cours de cette période, se produisit dans le milieu syro-oriental une évolution progressive aboutissant à un système complexe de points-voyelles, résultant d’une généralisation et d’une spécialisation graduelle de la fonction distinctive des points diacritiques propre à la première période. C’est seulement à partir du XIe siècle qu’il est possible ensuite d’assister à une systématisation de cette évolution de la part des grammairiens qui prennent acte de cette situation désormais bien établie.

Par contre, dans le milieu syro-occidental, a pris pied un système différent de vocalisation, aujourd’hui le plus universellement connu, c’est-à-dire la vocalisation avec les lettres grecques. Au VIIe siècle déjà, l’intellectuel syriaque polyédrique Jacques d’Edesse avait proposé en vain un système de voyelles modelées sur les voyelles grecques allant jusqu’à s’inscrire dans le corps même des mots, conférant ainsi aux voyelles le même volume graphique que pour les consonnes; on ignore pourquoi cette proposition est restée lettre morte (aucun manuscrit, à l’exception de ceux qui abritent la grammaire de Jacques, ne mentionne sa proposition); il n’en reste pas moins que son intuition allait dans le bon sens, tant il est vrai qu’un système de vocalisation utilisant les voyelles grecques, quoique moins radical car les signes étaient écrits en corps plus petit au-dessus et au-dessous de la ligne, s’imposa au cours du temps en milieu syro-occidental. On ignore à quel moment exactement, parce que les premiers manuscrits datés utilisant ce système sont du XIIIe siècle; ce qui est sûr, c’est qu’elles ont été établies avant le XIe siècle car, au cours de ce siècle, les premiers grammairiens syriens en parlent comme d’un système déjà consolidé. Toutefois, ne comprenant que cinq signes et ne tenant compte que dans un cas de la qualité différente des voyelles (degré d’ouverture), il était moins complet que le système syro-oriental.

Enfin, il faut signaler au XIIIe siècle les deux synthèses grammaticales des intellectuels syro-occidentaux Sévère bar Shakko et Bar Hébreux, dans lesquelles une place importante est consacrée spécifiquement aux signes diacritiques et, chose encore plus remarquable, à l’étude comparée du système oriental et du système occidental.


Une digression: le palmyrène

On a pu remarquer que dans les inscriptions les formes les plus archaïques du syriaque avaient plusieurs traits en commun avec l’écriture palmyrène. Le palmyrène était un dialecte araméen occidental dont l’écriture est attestée durant les trois premiers siècles de l’ère vulgaire, non seulement dans l’oasis syrienne éponyme de Palmyre mais aussi, à ce qu’il semble, dans les plus lointaines régions de l’écoumène romain. En effet, des témoignages épigraphiques isolés du palmyrène ont été retrouvés jusqu’en Angleterre de même que, plus près, en Égypte, en Algérie, en Italie, en Hongrie et en Roumanie. La première inscription attestant cette écriture remonte à l’an 44 av. J.-C., la dernière peu avant 272, année où Palmyre a été détruite par les Romains.

La plus grande partie des inscriptions en écriture palmyrène sont sur pierre, elles ont un caractère votif ou funéraire et sont écrites dans le palmyrène dit monumental qui présente des ressemblances surtout avec l’hébreux carré. Cependant ce qui nous intéresse le plus est la variante que certains ont appelée “cursive” (Chabot 1922), visible sur certains graffitis muraux retrouvés à Doura Europos, à Palmyre et dans la région au nord-ouest de Palmyre, car cette variante présente de grandes affinités avec le syriaque. En outre, c’est la même qui est utilisée dans les inscriptions retrouvées dans des territoires plus éloignés de Palmyre. C’est une variante tardive qui apparaît entre le IIe et le IIIe siècle; on a supposé qu’à l’origine elle était utilisée sur du matériel périssable comme le payrus, ce qui explique que des témoignages plus anciens ne nous soient pas parvenus. En vérité, Pirenne (1963, p. 118-119) pense qu’en réalité il ne s’agit pas d’un “cursif”, du moment qu’on le trouve aussi sur des monuments, et qu’on ne peut même pas dire de cette écriture qu’elle est à proprement parler “palmyrène” du moment que sa particularité provient plutôt du fait qu’elle est contaminée par des éléments étrangers.

Des exemples d’écriture dont on ne sait dire avec certitude s’il s’agit de palmyrène ou de syriaque ont été constatés. C’est le cas des brèves inscriptions d’Amassamses de Deir Ya’qûb près d’Édessa (IIe siècle ap. J.-C.) et de celle présente sur le sarcophage de la “reine Sadan” (peut-être une reine de l’Adiabène, Ier siècle ap.J.-C.); à ces dernièes viennent s’ajouter, plus longues, une inscription de Doura Europos de l’an 32 et une quatrième, découverte à el-Mal dans la Syrie méridionale, remontant aux années 7-6 av. J.C. On a déjà vu comment Jacqueline Pirenne 1963 et Joseph Naveh 1982 ont interprété ces données: le second a appelé “Araméen séleucide” cette écriture hybride en l’interprétant comme un ancêtre commun au syriaque et au palmyrène cursif, utilisée par les Araméens du royaume séleucide de Syrie; Naveh acceptait donc par ailleurs l’existence de la variante cursive du palmyrène. Par contre, on l’a vu, Pirenne en contestait l’existence, soutenant que c’était déjà une écriture hybride, et elle posait le problème d’une manière différente en constatant que cet amalgame qu’elle appelait “syro-palmyrien” et le syriaque devaient avoir un ancêtre commun plutôt que de descendre l’un de l’autre. La spécialiste, rappelons-le, justifiait la divergence du syriaque de cette origine commune par la forte l’influence exercée sur l’écriture de la langue d’Édessa par des écritures en usage le long du cours supérieur du Tigre, comme celles des inscriptions d’Assour, d’Hatra et du Tour Abdin (IIe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C.). En effet, le syriaque s’avère encore plus étroitement apparenté à ces écritures qu’il ne l’est avec le palmyrène.