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Les écritures anciennes de la Méditerranée

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Linéaire B

- XIVe - XIIIe siècle av. J. – C.

par: Maurizio Del Freo (traduit par Nicole Maroger)


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Tablette An 657 provenant de Pylos, Messénie, fin du XIIIe siècle av. J.-C. (Musée Archéologique National d’Athènes).


Le linéaire B est une écriture attestée en Crète et sur le continent grec entre le XIVe et le XIIIe siècle avant Jésus Christ et utilisée pour noter une forme archaïque de grec. Le groupe de textes le plus ancien a été découvert à Cnossos dans ce que l’on a coutume d’appeler la “Room of Chariot Tablets”, datable du début du XIVe siècle (ou entre la fin du XVe et le début du XIVe siècle). Les autres textes de Cnossos sont plus tardifs et remontent, de l’avis de la majorité des spécialistes, à la première moitié du XIVe siècle ou à la fin du XIIIe siècle selon d’autres. A l’inverse, hormis quelques exceptions, les textes du continent sont tous datables de la seconde moitié du XIIIe siècle.


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Index

Origine de l’écriture

Le linéaire B ayant plus de 70% de ses syllabogrammes en commun avec le linéaire A, il ne fait par conséquent aucun doute qu’il en est issu. Au cours du processus d’adaptation, certains signes du linéaire A ont été supprimés, d’autres créés de toutes pièces, presque certainement en raison de l’inadéquation partielle du linéaire A à la phonétique du grec. Les signes du linéaire B sont souvent plus élaborés que les signes homomorphes du linéaire A. Le linéaire B semblerait donc dériver d’une forme de linéaire A différente de celle attestée dans les documents qui nous sont parvenus. En outre, le linéaire B est une écriture attestée uniquement dans le milieu palatial pour un usage comptable. Les témoignages archéologiques suggèrent qu’en Grèce les conditions pour la naissance d’une civilisation palatiale ont été réunies seulement à partir du XVIe siècle av. J.-C. C’est pourquoi le linéaire B devrait être né entre le XVIe et le XVe siècle. La découverte en 1994 à Kafkania près d’Olympie d’un caillou portant une inscription en linéaire B, dans un contexte non palatial datable du XVIIe siècle, a donc de quoi surprendre. En l’état actuel des choses, il est impossible de dire où est né le linéaire B, si c’est en Crète ou sur le continent grec. La seconde possibilité apparaît toutefois à priori comme la plus probable.


Typologie des inscriptions

On possède en tout 6.000 inscriptions environ en linéaire B, dont 98% gravées sur des documents d’archives en argile: des tablettes, de format "page" ou "feuille de palmier", des étiquettes et des crétules de différentes sortes. Les autres sont peintes sur des vases en terre cuite, en majorité de grosses “amphores à étrier” en céramique grossière, destinées au commerce de l’huile et du vin. A celles-ci il faut ajouter une inscription sur un sceau en ivoire et une autre sur ce qui pourrait être un poids en pierre. Des doutes ont été soulevés sur les circonstances de la découverte d’un caillou en pierre à Kafkania près d’Olympe et d’un sceau en ambre à Bernstorf près de Munich.

Les inscriptions sur des documents d’archives enregistrent des transactions de nature économique (recensements, entrées et sorties). Les tablettes de format "page" et "feuille de palmier" contiennent l’enregistrement d’opérations respectivement préliminaires et définitives. Au dos des étiquettes figure l’empreinte d’un récipient (en général un panier en osier) tandis que les courts textes présents sur le recto se réfèrent au contenu des tablettes rangées dans le récipient. Les crétules présentent presque toujours l’empreinte d’un sceau et des textes brefs relatifs à la transaction certifiée par le sceau. Enfin, les inscriptions sur les “amphores à étrier” indiquent des lieux et des personnes ayant vraisemblablement un lien avec la production des denrées contenues dans les vases. Il est donc probable que les inscriptions sur les “amphores à étrier” étaient elles aussi de nature économique et administrative.
La plupart des tablettes, des étiquettes, des crétules et des “amphores à étrier” ont été découvertes dans les palais. Losqu’elles proviennent de bâtiments extérieurs aux palais, le contenu des textes et dans certains cas les relations existant entre ces derniers et des textes trouvés dans les palais amènent à considérer ces bâtiment des annexes des palais. Il semblerait donc qu’une comptabilité de type “privé” n’ait jamais existé en linéaire B.


Aire de diffusion des inscriptions

Les inscriptions en linéaire B sont attestées en Crète (Armenoi, La Canée, Cnossos, Mallia) [carte cliquable] et en Grèce continentale (en Argolide: à Mycènes, Tirynthe et Midéa; en Messénie: à Pylos et Iklaina; en Laconie: à Haghios Vassileios; en Béotie: à Thèbes, Creusis, Orchomène et Gla; en Attique: à Eleusis; en Phocide: à Médéon; en Thessalie: à Dimini et Volos). Les documents d’archives ont été exhumés à Cnossos, La Canée, Mycènes, Tirynthe, Midéa, Pylos et Thèbes. Les inscriptions sur vases ont été retrouvées partout sauf à Pylos et à Médéon de Phocide où par contre a été découvert le seul et unique exemple certain d’incription en linéaire B sur sceau tandis que de Dimini provient ce qui pourrait être un poids en pierre avec une inscription.


Déchiffrement

Le linéaire B a été déchiffré par l’architecte anglais Michael Ventris en 1952. En réalité Ventris avait commencé à s’intéresser au problème alors qu’il était encore très jeune, entre les années 30 et 40, mais il s’y consacra à nouveau seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale et après sa licence en architecture.

Quand en 1950 il commença à s’appliquer de manière systématique à la question, Ventris savait que le linéaire B était une écriture formée de logogrammes, de métrogrammes, d’arithmogrammes et de syllabogrammes, que le système numérique utilisé par les scribes était de type décimal (Evans 1935) et que les métrogrammes étaient organisés en systèmes de multiples et sousmultiples (Bennett 1950). Il savait en outre que les syllabogrammes, étant moins d’une centaine, devaient correspondre à des syllabes ouvertes, c’est-à-dire formées de voyelles ou de consonne+voyelle. Enfin, grâce aux observations fondamentales d’Alice Kober (1943) sur les alternances des signes et des groupes de signes en fin de mot, il savait que la langue notée par le linéaire B était sans doute une langue à flexion.

Ventris a adopté une méthode de type statistique et combinatoire, centrée sur l’étude des fréquences et des alternances des syllabogrammes indépendamment de leurs valeurs phonétiques. A cet effet, Ventris s’est servi de la première liste fiable des syllabogrammes du linéaire B, publiée par Emmett Bennett en 1951. Sur la base d’une propriété statistique typique des systèmes graphiques qui notent seulement les syllabes ouvertes, Ventris formula l’hypothèse que les syllabogrammes ayant les fréquences majeures en début de mot et mineures à l’intérieur et en fin de mot correspondaient à des sons vocaliques. En outre, comme les alternances régulières entre syllabogrammes en fin de mot semblaient indiquer une forme de flexion et exprimer des cas grammaticaux distincts, il supposa que les syllabogrammes alternants avaient une consonne identique et une voyelle différente (comme ni et no respectivement au gén. sing. domi-ni e nel et au dat.-abl. sing. domi-no). A l’inverse, dans les cas où les alternances exprimaient des genres grammaticaux distincts, comme dans les recensements des hommes et des femmes, Ventris pensa que les syllabogrammes utilisés pour le même genre avaient une voyelle identique et une consonne différente (comme ni et li dans les nom. pl. masc. domi-ni et famu-li ou na et la dans les nom. sing. fém. domi-na et famu-la). A partir de ces observations et d’autres semblables, vers la fin de 1951 Ventris commença à disposer les syllabogrammes dans une grille, en mettant dans une même colonne ceux ayant la même voyelle et sur une même ligne ceux ayant la même consonne, indépendamment de leur valeur phonétique effective. Au cours des mois qui suivirent la grille subit des modifications et des corrections, au fur et à mesure que les rapports entre syllabogrammes allaient se précisant. Sur ces entrefaites, la publication de la première édition des textes de Pylos par Bennett à la fin de 1951 joua dans tout ceci un rôle non négligeable.

Le tournant eu lieu le 1er juin 1952, lorsque Ventris, dans sa Note de travail n° 20 intitulée “Are the Knossos and Pylos tablets written in Greek?”, formula plusieurs hypothèses de lecture qu’il définit lui-même comme “a frivolous digression”. L’understatement fut dû en partie au fait que les archéologues et les historiens excluaient alors catégoriquement toute présence grecque à Cnossos au cours de l’âge du bronze final.

Les hypothèses à la base de la “digression” étaient les suivantes: 1) chacun des groupes de trois séquences syllabiques alternantes, relevés par Alice Kober dans le matériel épigraphique de Cnossos (dits les "triplets de Kober"), étaient formés d’un toponyme et de deux ethniques (de la même manière que les villes et les corporations transcrites sur les tablettes d’Ougarit); 2) certains de ces toponymes et de ces ethniques survivaient encore à l’époque classique; 3) parmi ceux-ci il y avait Amnisos (le port de Cnossos selon Str. X, 4, 8); 4) le syllabogramme *08, vu sa très haute fréquence initiale, correspondait à la voyelle a (typologiquement la plus fréquente parmi les voyelles); 5) les syllabogrammes *06 et *37 avaient la même valeur phonétique que les syllabogrammes homomorphes du syllabaire chypriote classique, c’est-à-dire na et ti; 6) la valeur phonétique du syllabogramme *30 de la grille, situé à l’intersection de la ligne de na et de la colonne de ti, était ni; 7) en linéaire B, pour marquer les groupes de consonnes, était utilisée la “voyelle muette” comme dans le syllabaire chypriote classique et donc le toponyme Amnisos était noté graphiquement comme a-mi-ni-so (où le i de mi est écrit mais non prononcé), c’est-à-dire, sur la base des hypothèses précédentes, *08-?-*30-?. Or, parmi les "triplets de Kober", la seule séquence compatible avec *08-?-*30-? était *08-*73-*30-*12. Par conséquent Ventris attribua à *73 la valeur phonétique mi et à *12 la valeur phonétique so. Cela était encourageant car, dans la grille, *73 (mi) se trouvait dans la même colonne que *30 (ni). Quant à *12, la valeur phonétique so impliquait automatiquement l’attribution de la voyelle o à tous les syllabogrammes situés dans la même colonne, parmi lesquels il y avait aussi *52, lequel, se trouvant sur la même ligne que *30 (ni) pouvait être lu no. Le fait que parmi les "triplets de Kober" se trouvait aussi la séquence *70-*52-*12 et le fait que, sur la base des observations précédentes, cette séquence pouvait être lue comme ?o-no-so (dans la grille *70 apparaît dans la même colonne que *12), était doublement encourageant. La séquence ?o-no-so, pouvait en effet être lue ko-no-so et identifiée avec le toponyme Cnossos, ce qui permettait d’attribuer au syllabogramme *70 la valeur phonétique ko. C’est ainsi qu’un processus en chaîne s’était mis en route, grâce auquel Ventris put proposer les lectures a-mi-ni-si-jo et a-mi-ni-si-ja pour les ethniques de a-mi-ni-so, les lectures to-so et to-sa pour les formules de total et ainsi de suite.

Malgré ces résultats prometteurs, au moment de tirer les conclusions de son raisonnement, Ventris se montra sceptique quant à la possibilité que les documents en linéaire B soient écrits en grec. Ce qui le faisait douter de l’exactitude du déchiffrement, c’était surtout certaines graphies atypiques ou inattendues comme ko-wo et ko-wa wa pour ‘garçon’ et ‘fille’ (au lieu de ko-ro et ko-ra, cf. att. koros, kore) ou encore l’usage du syllabogramme *78 pour la conjonction enclitique te ‘e’ (au lieu du syllabogramme *04 te).

Sa collaboration avec John Chadwick, helléniste à l’université de Cambridge, qui commença en juillet 1952, contribua à dissiper ces doutes. La majeure partie des graphies atypiques ou inattendues trouvèrent en effet une explication à la lumière de la nature archaïque du grec des tablettes. C’est ainsi que ko-wo et ko-wa par exemple s’avérèrent être les graphies de korwos et korwa, , formes archaïques de koros et kore, tandis que l’usage du syllabogramme *78 pour la conjonction enclitique devint compréhensible dès qu’il fut clair que le grec des tablettes possédait encore les sons occlusifs labiovélaires hérités de l’indoeuropéen (te provient en effet de *kwe, cf. lat. -que).

En 1953, lorsque la plupart des incertitudes se furent dissipées, Ventris et Chadwick publièrent les résultats de leur déchiffrement dans l’article “Evidence for Greek Dialect in the Mycenaean Archives”.

La confirmation définitive du bien-fondé de leurs hypothèses arriva la même année, lorsque Carl Blegen, l’archéologue responsable des fouilles du palais de Pylos, communiqua à Ventris et à Chadwick que, en appliquant à certaines tablettes encore inédites les valeurs phonétiques qu’ils avaient proposées, il était possible de lire à côté du dessin d’un vase à trois pieds le mot ti-ri-po-de, soit ‘trépied’.


Type d’écriture

Le linéaire B est une écriture logo-syllabique, c’est-à-dire formée de logogrammes et de syllabogrammes. Les premiers sont des signes qui correspondent à des mots; les seconds sont des signes qui correspondent à des syllabes. Le syllabaire du linéaire B comprend 87 signes (dont certains utilisés aussi comme logogrammes). On distingue des syllabogrammes simples, complexes et des doublets (dits également homophones). Les premiers correspondent à des syllabes formées d’une voyelle (a, e, etc.) ou d’une consonne + voyelle (pa, ro, etc.), les seconds correspondent à des syllabes formées de consonne + consonne + voyelle (nwa, pte, etc.), les troisièmes sont phonétiquement semblables à d’autres syllabogrammes (a2, semblable à a, pu2, semblable à pu, etc.) et spécialisés dans la représentation graphique de certains sons (par ex. a peut rendre graphiquement aussi bien [a] que [ha], tandis que a2 a pour fonction spécifique de représenter graphiquement [ha]). On ne connaît pas la valeur de certains syllabogrammes rares. C’est pourquoi ils ne sont pas translittérés mais simplement transnumérés (*18, *19, *22, etc.).

 

En ce qui concerne les règles orthographiques, le linéaire B ne distingue pas les voyelles longues des voyelles brèves (po-ro, pōlos ‘poulain’; po-de, podei ‘pied’), le l du r (a-pi-po-re-we, amphiphorēwes ‘amphores’; e-re-u-te-ro, eleutheros ‘libre’), les consonnes sourdes des consonnes sonores (ke-ra, geras ‘privilège’; ke-ra, keras ‘corne’) [sauf dans le cas des dentales (de-so-mo, desmos ‘lien’; te-me-no, temenos ‘terrain réservé’)], les consonnes non aspirées des consonnes aspirées (te-o, theos ‘dieu’; te-ko-to-ne, tektones ‘charpentiers’). Les consonnes finales des mots ne sont pas marquées (pa-te, patÄ“r ‘père’; ka-ke-we, khalkÄ“wes ‘bronziers’; po-me, poimÄ“n ‘berger’). C’est la même chose pour les consonnes finales des syllabes (pa-te, pantes ‘tous’) et pour le s placé devant une consonne (pa-i-to, Phaistos ‘Phaistos’). Les groupes de consonnes sont rendus graphiquement au moyen de “voyelles muettes” (a-mi-ni-so, Amnisos; wi-ri-no, wrÄ«nos ‘cuir’). Parfois ils peuvent aussi être rendus par des doublets (di-pte-ra3, diphtherai ‘peaux’). Les seconds éléments des diphtongues peuvent être ou ne pas être marqués (qo-u-qo-ta ou bien qo-qo-ta, gwougwotÄās ‘bouvier’; wo-i-ko ou bien wo-ko, woikos ‘maison’). Parfois ils peuvent aussi être rendus par des doublets (e-ra3-wo, elaiwon ‘huile’; a3-ku-pi-ti-jo, Aiguptios ‘Égyptien’). À l’inverse, les sons semivocaliques de transition y et w qui s’intercalent entre i et u + voyelle sont régulièrement marqués (ku-pi-ri-jo, Kuprios ‘Chypriote”; ku-wa-no, kuanos ‘pâte de verre bleu’).

 

En ce qui concerne les logogrammes, le nombre de ceux qui ont été identifiés jusqu’à présent s’élève à environ 170; ils représentent des hommes, des animaux, des objets et des denrées. A ceux-ci viennent s’ajouter 5 symboles pour les chiffres (1, 10, 100, 1.000 et 10.000) et 9 métrogrammes (cinq pour les mesures de poids et quatre pour celles de capacité). Les logogrammes se divisent en logogrammes simples (VIR ‘homme’, MUL ‘femme’, VIN ‘ vin’, SUS ‘porc’, etc.) et en “ligatures” (combinaisons de logogrammes et de syllabogrammes ayant une fonction acrophonique; par exemple SUS+SI, où SI abrège si-a2-ro, c’est-à-dire sihalos ‘porc à engraisser’). Les sigles (des syllabogrammes isolés ayant une fonction acrophonique; par exemple KU, abréviation de ku-mi-no, c’est-à-dire kuminon ‘cumin’) et les monogrammes (qui résultent de la fusion des tracés de plusieurs syllabogrammes en un seul tracé; par exemple ME+RI, c’est-à-dire meli ‘miel’) sont des catégories proches de celle des logogrammes. Il arrive souvent que les logogrammes soient précédés de syllabogrammes isolés ayant une fontion acrophonique. Ces syllabogrammes, qui ont pour but de modifier le sens des logogrammes prennent le nom de déterminants (par ex. pa OVISm signifie ‘vieux mouton’, car pa est l’abréviation de pa-ra-jo, , c’est-à-dire palaios ‘vieux’).

 

Enfin, pour ce qui concerne le sens de l’écriture, les inscriptions en linéaire B sont tracées de gauche à droite.