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Les écritures anciennes de la Méditerranée

Guide critique des ressources électroniques

Latin

- VIIe, VIe siècle av. J. – C. –

par: Filippo Battistoni (traduit par Nicole Maroger)


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Lapis Niger


L’écriture latine est une écriture alphabétique attestée à partir du VIIe - VIe siècle av. J.-C. dans le Latium Vetus et par la suite dans toutes les parties de l’Empire romain. Outre que pour le latin, elle a été utilisée également pour d’autres langues de l’Italie antique, comme l’Ombrien, dans certaines des tabulae Iuguvinae, et l’Osque dans la tabula Bantina. L’alphabet latin dérive, par l’intermédiaire de l’Étrusque, de l’alphabet grec, à l’époque classique et avec 23 lettres.

La datation des documents épigraphiques les plus anciens attestant l’alphabet latin est incertaine, tout comme la classification des témoignages du latin archaïque ou d’autres langues italiques (le cas le plus significatif est les Lapis Satricanus). Parmi les inscriptions les plus anciennes on citera la coupe de Gabii (VIIe siècle), l’urne de Tita Vendia (fin du VIIe siècle) la Fibule de Préneste (fin du VIIe siècle, authenticité incertaine), l’inscription de Duenos (VIe siècle), le Lapis Niger (VIe siècle), le table de Lavinium (VIe siècle). Ces inscriptions archaïques montrent que le sens de l’écriture (qui s’imposera plus tard de gauche à droite) n’était pas encore uniforme : la Fibule de Préneste est écrite de gauche à droite, tandis que l’inscription de Duenos et le Lapis Niger sont en boustrophédon.

Ces témoignages montrent encore une seule stylisation alphabétique utilisée dans tous les contextes (aussi bien publics que privés), très proche des formes grecques (comme par exemple le signe R écrit fait comme un P grec). Vers le IVe et le IIIe siècle, l’alphabet latin se rapproche des formes utilisées encore aujourd’hui et met en place deux séries graphiques distinctes. L’une, géométrique et monumentale, utilisée pour les inscriptions publiques, réalisées au ciseau (majuscule épigraphique), mais aussi dans la production des livres sur papyrus et sur parchemin, exécutées avec le calame puis avec une plume d’oiseau (majuscule livresque). L’autre, par contre, en italiques, simplifié et beaucoup plus rapide, destinée au domaine privé et à l’administration, exécuté avec la technique du graffiti sur des matériaux durs, ou avec un style sur des tablettes de cire (cursive ancienne). À partir du IIIe siècle ap. J.-C., un nouveau type d’alphabet fait son apparition, où les lettres ne font plus partie d’un système bilinéaire mais, dans un système quadrilinéaire, présentent des barres ascendantes et descendantes : cette nouvelle forme minuscule sera utilisée tant dans le livresque que dans la cursive, donnant lieu à de nouvelles caractérisations graphiques (onciale, semi-onciale, cursive nouvelle).

À travers les transformations graphiques survenues au cours du Moyen Âge, l’alphabet latin a engendré la majorité des écritures européennes et du monde occidental moderne (de langue néo latine ou non). Suite à des phénomènes de colonisation, l’alphabet latin sera adopté également par certaines langues de l’Asie, de l’Amérique, de l’Afrique et du Pacifique ; c’est ainsi que bon nombre de langues qui ne connaissaient pas encore l’écriture ont obtenu leur première codification graphique en alphabet latin.


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Index

[A] Histoire de l'alphabet
  1. Origines
  2. Adaptations et evolutions
  3. Réformes ortographiques
[B] Matériaux et Disciplines
  1. Matériaux
  2. Disciplines
Origines

L’alphabet latin dérive de l’alphabet grec euboïque, probablement véhiculé par les Étrusques. « L’opération phonologique des Latins qui ont attribué aux lettres grecques que les Étrusques n’utilisaient pas des valeurs phonétiques précises (Δ = d, O = o, X = cs) s’explique par l’intervention grecque ; par ailleurs, l’intermédiaire étrusque est cependant nécessaire pour expliquer le système de notation des vélaires » (M. Cristofani, Scrittura e Civiltà 2, 1978, 15). Par exemple, la troisième lettre de l’alphabet latin C, avait en étrusque le son /k/ passé ensuite en latin, mais il dérive du gamma grec (dans sa variante chalcidique, semblable au C moderne) qui, comme on le sait, avait le son /g/. Dans l’adaptation latine on voit le changement du son koppa devenue /q/, le digamme qui était une semi-voyelle et qui devient /f/, le ypsilon devient /u/ ou /w/, H reste aspiré comme dans l’alphabet grec pré-euclidien archaïque. Les symboles Θ Φ Ψ n’ont pas été utilisés comme lettres mais comme signes numériques (Θ > C = 100, Φ > M = 1000 [et le signe indiquant la moitié D=50], Ψ > L = 50).  


Adaptations et evolutions

À l’origine l’alphabet latin se compose de 20 lettres (de A à X), auxquelles vient s’ajouter à la moitié du IIIe siècle av. J.-C. le signe G (introduit, selon les témoignages de Plutarque, Questions romaines 54, 277d, et de Quintus Terentius Scaurus, GLK VII 15, par l’esclave affranchi Spurius Carvillus). L’adoption de ce signe rétablit la rationalisation de l’écriture des gutturales occlusives : en effet, précédemment, l’utilisation de K, C et Q dépendait de la voyelle suivante et n’introduisait aucune différence entre sourdes et sonores : C pouvait donc indiquer aussi bien /k/ que /g/. Afin de désambiguïser, le symbole G a donc été introduit (obtenu par une modification de la lettre C), pour indiquer l’occlusive sonore, tandis que C indiquait uniquement l’occlusive sourde (à l’exception de l’initiale C=Gaius où le C conserve sa valeur sonore originelle). Ce qui a entrainé la décadence de K, conservée seulement comme graphie fossile dans quelques mots, comme Kalendae (abrégé k ou kal). Ces 21 lettres ont toujours été perçues comme l’alphabet national (cf. Ciceron de natura deorum, II 93). Plus tard (début Ier siècle av. J.-C.), pour translittérer correctement le grec, parallèlement à PH, CH, TH utilisés pour rendre les consonnes aspirées Φ Χ Θ, furent ajoutés les signes Z et Y afin d’indiquer les sons translittérés auparavant avec S-/-SS- et V. En réalité le signe Z était déjà présent dans l’alphabet latin (Velius Longus GLK VII 51) et occupait la position prise ensuite par le G (comme dans les alphabets grecs).

Toutefois ce signe était utilisé pour la sifflante sonore intervocalique (/z/) : au IVe siècle av. J.-C., après le rhotacisme de ce phonème, le signe n’avait plus été utilisé.

En ce qui concerne l’écriture géminée des consonnes, absente dans les épigraphes les plus anciens, la tradition veut que ce soit le poète Q. Ennius (IIIe-IIe siècle) qui l’ait introduit sur le modèle grec (Festus p. 374, 7-9 Lindsay). On doit à l’érudit M. Térence Varron (Ier siècle av. J.-C.) le traité de antiquitate litterarum sur l’origine et l’histoire de l’alphabet latin (frr. 1-2 Funaioli), aujourd’hui perdu, mais probablement à l’origine de nombreuses informations retrouvées chez les grammairiens de l’époque impériale.


Réformes ortographiques

L’alphabet latin n’a subi pratiquement aucune modification jusqu’à la fin de l’Antiquité et durant tout le Moyen Âge, jusqu’à l’adoption des lettres J et U, introduites par Petrus Ramus (XVIe siècle). En effet, toutes les propositions de réformes orthographiques érudites, bien que parfaites en théorie, échouèrent. Au IIe siècle av. J.-C., le dramaturge et grammairien L. Accius proposa l’utilisation, comme en grec, de la lettre G devant les lettres G et C pour symboliser le phonème /n/, et la gémination des voyelles pour indiquer la quantité, comme en Osque : en effet, le latin utilisait sporadiquement l’apex [Á = ā] et ne distinguait régulièrement que ĭ et ī, cette dernière représentée par le digramme EI ou par un I plus long (frr. 24-25 Funaioli). Cette proposition fut critiquée par le poète satirique Lucilius (352-355 M.). Le précepteur des neveux d’Auguste, Valerius Flaccus n’arriva pas à imposer l’usage d’un demi M pour symboliser la nasale finale d’un mot devant une voyelle (Velius Longus GLK VII 80). Les trois nouvelles lettres introduites par l’empereur Claude n’ont pas duré plus que son royaume (Tacite, Annales XI 14, Suétone, Claudius 41, 8). Au VIe siècle ap. J.-C., Chilpéric Ier, roi des Francs, fit à son tour une tentative semblable en ajoutant 4 symboles pour quelques phonèmes caractéristiques de la phonétique germanique (Grégoire de Tours V 44) : il s’agit là du premier exemple officiel d’adaptation de l’alphabet latin aux nouvelles langues de l’Europe médiévale.


Matériaux

Les matériaux sur lesquels on écrivait en latin sont nombreux. Parmi les moins périssables on citera la céramique et les métaux (par impression sur la céramique avant la cuisson ou sur les pièces de monnaie, ou bien par peinture à fresque pour la céramique, avant ou après la cuisson ) et la pierre (gravée au scalpel avec certaines lettres peintes en rouge). Enfin il ne faut pas oublier les mosaïques.

Parmi les matériaux les plus facilement détériorables dont nous avons cependant de bons témoignages, il faut citer les tables en bois, remplies de cire dans laquelle l’écriture était gravée ou bien brutes ou encore « dealbatae » = peintes en blanc pour un meilleur contraste, avec un pinceau et de l’encre. On se souviendra en particulier de celles de Pompei et d’Herculanum, celles de Transylvanie et celles de Vindolanda. Comme supports, les stucs, par exemple pariétaux, sont semblables aux tables. Le lin, courant en Étrurie, semble avoir eu moins de succès à Rome et avoir été utilisé surtout dans les disciplines pour lesquelles les Romains avaient subi l’influence des étrusques (dans le domaine religieux, esp. augural) et de toute façon pas au delà du IIIe siècle av. J.-C. A partir env. du Ier siècle av. J.-C. il nous reste des documents écrits sur papyrus, tandis que le parchemin apparaît ensuite (le plus ancien pourrait être un fragment du De bellis Macedonicis daté environ de l’an 100 ap. J.-C., CLA II2 207). Le papyrus et le parchemin pouvaient se présenter sous forme de rouleau ou bien de code, ce dernier composé alternativement de papyrus et de parchemin.


Disciplines

A partir du bref panorama, très simplifié, des principales formes de l’écriture latine, on a pu tout de même observer quelques différences, chronologiques et liées aux techniques et aux matériaux utilisés pour écrire. Une « histoire de l’écriture d’après tous les documents graphiques, sur quelque matière que ce soit » (L. Robert) n’a pas encore été écrite et, bien qu’on fasse en sorte que cela ne représente pas un obstacle insurmontable, une distinction entre les disciplines demeure.

L’écriture latine, son histoire, son évolution, sa valeur et sa fonction, est objet d’étude de la paléographie latine. Par écriture, on entend tout témoignage écrit, que ce soit une inscription sur pierre, sur métal, sur papyrus, sur code ou autre. Les premiers traités de paléographie (celui du bénédictin J. Mabillon et celui du marquis S. Maffei) se basaient pour une large part sur du matériel épigraphique et contribuaient au développement d’une attitude scientifiquement critique à l’égard des pièces. Toutefois, du point de vue historique, la paléographie s’est concentrée sur les documents écrits, en particulier ceux qui se prêtent le mieux à l’étude de l’écriture, c’est-à-dire ceux pour lesquels tant le support que l’outil utilisés ont permis la plus grande spontanéité possible de la part de celui qui écrivait, ce qui n’est pas le cas pour l’inscription sur pierre par exemple. Au contraire, à partie de la moitié du siècle dernier, l’intérêt des paléographes pour les inscriptions, sous l’impulsion en particulier de la Paléographie romaine (Madrid 1952) de J. Mallon, s’est ranimé. Ce dernier soulignait l’intérêt du paléographe aussi pour les épigraphes et attirait l’attention sur la figure de l’ordinator, c’est-à-dire de celui qui écrivait à l’encre sur la pierre le texte qui devait être ensuite gravé.

L’épigraphie et la papyrologie sont, pour le monde antique, des disciplines indépendantes de la paléographie mais étroitement liées puisqu’elles s’occupent de documents écrits et en partie d’écriture (on entend par là l’étude de l’écriture).

L’épigraphie latine s’occupe en gros de toutes les inscriptions (= épigraphes) exécutées par gravure/graffiti, à l’exception des ostraka, et par impression, alors que la papyrologie a comme objet d’étude les ostraka (dont très peu en latin) et les papyrus écrits. Cette division sommaire n’est qu’indicative et la papyrologie latine est en fait rattachée à la paléographie, du moment que contrairement à la papyrologie grecque elle a une base documentaire très inférieure.

Pour les périodes plus anciennes (c’est-à-dire quand les témoignages écrits sont pour la plupart sur des supports durs : pierre, etc., environ jusqu’au Ve siècle ap. J.-C.), il s’avère que l’épigraphie et la paléographie ont en fait le même objet d’étude, avec des perspectives différentes : la première soccupe du document dans son intégralité (aspect extérieur, contenu, signification historique) ; la seconde se concentre sur l’écriture. Naturellement l’épigraphiste doit tenir compte lui-aussi de cet aspect, surtout en vertu du fait que les documents portant des inscriptions anciennes sont généralement publiés pour la première fois par des épigraphistes/papyrologues et non par des paléographes, mais il reste secondaire. Comme elles ont des méthodes et des perspectives différentes, il est indispensable que les deux disciplines aient entre elles un dialogue même si ce n’est pas toujours simple (les réponses données par certains épigraphistes et paléographes de renom à un questionnaire sur le rapport entre les deux disciplines sont éclairantes et instructives; publiées dans «Scrittura e Civiltà» 5, 1981, on lira en particulier celles de S. Panciera et de H. Sollin).